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Commando
Commando fait partie d’une trilogie occulte de films d’action abstraits, aux côtés de Ronin (John Frankenheimer, 1998) et ses ex-espions en lutte pour récupérer une valise mac-guffin au contenu à jamais inconnu et de Speed (Jan de Bont, 1994), qui décline jusqu’à l’absurde la recette du toujours plus typique de ce genre de cinéma.
Le film avec Schwarzenegger utilise avec aplomb tous les clichés les plus rebattus que l’on peut trouver dans le film de genre action. Un genre naît lorsque l’adjectif qui le définissait en tant que sous-genre devient un substantif à part entière. C’est à l’action à proprement parler, donc à la matérialisation esthétique de l’acte de violence que l’on a commencé à s’intéresser à partir du premier Rambo (Ted Kotcheff, 1982). Pour pouvoir donner corps - ou prétexte - à la présence d’un acte de violence, les scénaristes trouvent des situations-type qui deviennent rapidement des codes, voire des clichés du genre : la prise en otage d’un être cher, la profession du personnage principal (flic ou ex-militaire), le bad guy sans pitié. A partir d’un canevas quasi abstrait, on tresse une histoire qui permet d’injecter régulièrement des poursuites en véhicule(s), des combats au corps à corps et des échanges de coups de feu.
Avant de naître véritablement, le cinéma d’action a été annoncé par une série de films qui mettaient petit à petit en avant les ingrédients constitutifs du genre. Le héros aux caractéristiques christiques notamment, a émergé dès le début des années 70 avec la série des Inspecteur Harry. En 1975, Rollerball, un film de sport futuriste, fait de l’action violente la première cause de mythification de son personnage principal. Cette préhistoire du genre s’achève en 1982 avec Rambo, au titre original prémonitoire (First blood) : à travers l’histoire d’un vétéran du Vietnam traumatisé rejeté par sa communauté et qui prend les armes pour se défendre, il fait le lien entre les films sociaux des années 70 et les pop-corn movies des années 80.
Pendant sa période historique, le cinéma d’action décline tous les postulats scénaristiques possibles pouvant donner lieu à une confrontation armée ou musclée. Parmi les sommets du genre, on compte nombre de films de John McTiernan, (Predator, Die Hard 1 & Die Hard 3) et la plupart des films de James Cameron. Mais la machine commence à tourner à vide à la fin des années 80. Quelques bons films du genre sortent épisodiquement jusqu’au milieu des années 90, date de la fin de la période historique du cinéma d’action classique. La plupart des films d’action qui sortent dans les années qui suivent sont des parodies (Alarme fatale, Gene Quintano, 1993), des fourre-tout comédie-action (Demolition man, Marco Brambilla, 1994) ou des films dont les réalisateurs n’assument pas jusqu’au bout le genre dans lequel ils sont censés oeuvrer (Dommage collatéral Andrew Davis, 2002, Le Chacal, Fred Zinnemann, 1998).
Commando, qui a vu le jour en 1985, se situe dans la période à proprement parler historique du genre. Les recettes typiques y sont encore utilisées avec naïveté, parce que le genre est encore tout récent et le public pas encore lassé de voir qu’une prise d’otages puisse être prétexte à tout un film. Car dès le début, le personnage principal, ancien militaire à la retraite incarné par Schwarzenegger, voit sa fille unique - qu’il élevait seul - kidnappée par un groupuscule terroriste. Les ravisseurs lui donnent onze heures pour renverser (seul aussi) le pouvoir dans une petite république d’Amérique du Sud, sans quoi sa fille mourra. Evidemment, dès les premières minutes du compte à rebours, le héros prend un tout autre chemin et décide d’utiliser le temps imparti pour remonter la piste des terroristes et les descendre un par un en utilisant le maximum d’armes et de méthodes de tuerie différentes.
Ce n’est pas par hasard si le héros s’appelle Matrix : il y a dans ce film un condensé de tout ce qui se verra dans le cinéma d’action de la décennie à venir : outre les recettes de base citées plus haut, on y trouve le bras droit du méchant-très-costaud-très-méchant-très-difficile-à-battre-au-cours-d’un-homérique-combat-final, l’escalade progressive de la puissance des armes utilisées, et la jeune femme prétexte à une pseudo-romance, expédiée parce que l’intérêt réel du film est dans l’action. Mais surtout, le personnage principal, Arnold Schwarzenegger, du haut de ses presque deux mètres et lourd de ses deux cents kilos, incarne comme le dit si justement John McTiernan, le personnage de comic-book ultime. Avec lui, pas besoin d’artifices, on sent qu’on est dans une dimension parallèle. Il y a quelque chose d’irréaliste à sa présence dans un film. En cela, il aide le spectateur à faire reculer un peu plus la limite de sa suspension d’incrédulité... et le film, aussi irréaliste soit-il, devient acceptable. Matrix saute donc d’un 747 au décollage pour atterrir sans casse dans un marais, soulève un type d’un bras, remet d’aplomb une Porsche retournée en discutant avec l’héroïne, et utilise à un moment où à un autre toute arme ou tout type de véhicule disponible sur le marché. Commando est donc un film-somme, une matrice servant de modèle à tous les films d’action à venir.
De nos jours, le genre a été battu en brèche, tous les schémas utilisés dans les années 80 jusqu’au milieu des années 90 sont usés jusqu’à la corde. Ils ont été exploités sous toutes les déclinaisons possibles et se sont asséchés. Le dernier grand film d’action de la période historique du genre est Die Hard 3 (Une journée en enfer), de John McTiernan, en 1995.
La résurrection du cinéma d’action nous vient par le réalisme ; tendance initiée par la trilogie Jason Bourne (avec Matt Damon) depuis le début du millénaire. Les critères de ces films ont changé, probablement un peu guidés par le traumatisme post-11 septembre. Mise en scène proche du documentaire, armes et actions restant dans les limites du réalisme et de la faisabilité, romances creusées entre le héros et l’éventuelle héroïne. Tout l’inverse d’un James Bond, étalon du cinéma d’action, qui a pris du plomb dans l’aile et s’adapte à cette nouvelle vague en devenant lui-même plus réaliste avec le Casino Royale de Martin Campbell (2006).
Au regard de cette nouvelle vague, où les actes de violence sont toujours plus ou moins justifiés, on prend plus facilement la mesure de l’aspect finalement extrêmement provocateur du cinéma d’action des années 80. La somme hallucinante de meurtres commis, qui provoquaient l’ire des bien-pensants dans les années 90 et qui a entraîné en partie la chute du genre était effectivement gratuite. Schwarzenegger brisait des nuques à tire-larigot et balançait des types du haut des falaises en faisant de petites blagues... Toute une époque !
Après 15 ans de politiquement correct institutionnalisé, on peut se dire que l’on ne verra probablement plus personne oser une chose pareille. Commando, comme ses cousins des années 80, fait maintenant partie de l’histoire du cinéma.
Le cinéma d’action a fait l’objet d’un mépris constant depuis sa création. Même les films les plus actuels du genre, comme la trilogie Bourne, sont considérés avec condescendance par la critique comme par l’intelligentsia. Les spectateurs eux-mêmes ont tendance à en parler comme d’un plaisir coupable. Peu de livres ont été écrits sur le sujet. Le cinéma américain des années 80, d’Olivier-René Veillon, édité en 1988 ne fait par exemple pas mention une seule fois à un film du genre ! Il parle surtout de la fin de carrière de cinéastes dont les œuvres majeures sont sorties dans les années 70 (à l’exception de Spielberg).
Pendant longtemps, on a considéré que les années 80 avaient été un no man’s land artistique au cinéma. Pourtant, le genre action y a été inventé. Du moins y a-t-il acquis ses lettres de noblesse, comme le western dans les années 30.
Avec Le cinéma des années Reagan, recueil de textes paru en 2007, des universitaires se penchent enfin sur le genre. Ils évoquent la carrière de ses acteurs majeurs, Stallone et Schwarzenegger, et, comme l’on pouvait s’y attendre, leurs films majeurs : Die Hard, Predator, la saga des Rocky. Même si l’angle d’analyse reste un peu universitaire (on y parle beaucoup sociologie, contexte historique et économique), on ne peut qu’être profondément reconnaissant à ce livre d’exister. Certaines analyses sont très pertinentes (La nouvelle donne du film d’action de Florent Tréguer, qui décortique toute la nouveauté des premières collaborations entre John McTiernan et Joel Silver), d’autres assez cocasses, même si très intéressantes (Le corps bodybuildé au cinéma : magie et anthropologie, de Laurent Kasprowicz et Francis Hippolyte). Le chapitre consacré aux enjeux de la réception et des publics est en revanche bien plus étrange, les auteurs trahissant un peu leur mépris... En analysant quel type de public aime ce genre de film et les raisons qui le poussent à l’aimer, ils prennent clairement leurs distances et posent un regard purement anthropologique sur le spectateur de films d’action, comme s’il venait d’une autre planète, et en viennent carrément à la transcription d’un micro-trottoir ! Cela dit, on y trouve quelques perles comme "Comment Stallone fait-il pour ramasser autant de fric avec des films si nuls ? Peut-être qu’ils ne le sont pas, (...) tout simplement !".