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Des monstres et des hommes
L'essentiel pour comprendre :
Généalogie des monstres :
« Aujourd’hui maman m’a détaché un peu de la chaîne et j’ai pu aller voir dans la petite fenêtre. C’est comme ça que j’ai vu la terre boire l’eau de là-haut. »
L’histoire des monstres est aussi l’histoire d’un regard, sur une apparition qui met en question les outils de la connaissance, et l’humanité jusque dans son identité. Dans l’antiquité, le monstre marque un avertissement des dieux, il est instrument de la divination ; au moyen-âge, l’irrégularité monstrueuse est due à des causes surnaturelles. De fait, c’est le fruit de la faute, et le monstre est une signature du péché ; à l’âge classique, c’est l’une des figures majeures de l’anomalie ; enfin, au 19ème siècle, il devient un sujet de médecine légale et s’humanise. Cette histoire pourrait se résumer ainsi : à la sacralisation du corps monstrueux se substitue une sécularisation de l’apparition monstrueuse. De Geoffroy Saint-Hilaire jusqu’au pionnier de la tératologie expérimentale Etienne Wolff, xiphopages, tératopages, xiphodymes, diphalliques, hétéradelphes etc... ont nourri les fièvres encyclopédiques et classificatoires, pour finir avec cette ultime variation du monstre contemporain, refoulé dans les fictions du trauma, en une inépuisable série B.

Histoire des monstres
Millon
Histoire des monstres
Ce livre n’est pas seulement une histoire de la tératologie, « il rassemble une multitude de données qui inscrivent les monstruosités humaines dans leur histoire juridique, leur horizon théologique, la chronique de leurs exhibitions. » Cultes antiques, démonologie, conceptions du moyen-âge et de la science moderne, Ernest Martin nous raconte l’histoire bien particulière d’un « désenchantement de l’étrange ». Le monstre en effet échappe à l’univers du sacré pour tomber sous la juridiction de la science, jusqu’à cette affirmation brutale : « Ils sont humains, horriblement humains »
J. Bosch (détail)
Livre-exposition virtuel fondé sur l’étude d’un ensemble d’ouvrages des 16ème et 17ème siècles provenant des collections de la Bibliothèque interuniversitaire de médecine. Avec de nombreuses illustrations, ce site montre l’évolution de la perception du monstre et du sens de ce mot. « Les monstres ne sont que progressivement devenus l’objet d’étude des médecins et chirurgiens. Leur étude s’est peu à peu nourrie de la diffusion des progrès réalisés en anatomie par André Vésale et en embryologie par Fabrice d’Acquapendente puis par William Harvey. Elle n’a pas non plus été indépendante d’une nouvelle conception de la nature. Au dix-septième siècle, moment de l’émergence d’un discours médical, le terme “monstre” a subi des variations sémantiques, des métamorphoses, mot qui s’impose en raison des références à Ovide dans les traités sur les monstres et aussi parce que les images évoluent d’un livre à l’autre et témoignent de modifications majeures dans les formes des corps humains et animaux. Quant au discours sur les monstres et leurs causes, il a subi des changements de perspective qu’il est possible de rapprocher des anamorphoses, qui ont tant passionné à l’époque. »
Qu’est-ce qu’un monstre ?
Puf
Qu’est-ce qu’un monstre ?, coord. par Annie IBRAHIM
Interrogation philosophique sur le monstre qui fait appel à la biologie, l’anthropologie, l’esthétique, l’éthique et la politique. « Il s’agit de mettre à l’épreuve le sens à donner à notre hésitation entre le plaisir de la curiosité pour ces miroirs déformants et la crainte du difforme, entre les promesses séduisantes et les inquiétantes dissemblances. »
Phénoménologie ...
Puf
Phénoménologie des corps monstrueux, par Pierre ANCET, Ed. Puf.
Qu’est-ce qui se produit en nous à la vue du corps difforme d’un individu et qui nous entraîne à penser de lui : c’est un monstre ? La difformité physique révèle les craintes liées au corps quand il fait exception : peur de contamination, fantasmes de métamorphose. La vue du monstre éveille en chacun de nous la conscience d’une fragilité de l’organisme, tel le célosomien, qui "densifie l’angoisse d’un contenu corporel instable sous l’enveloppe close de la peau vécue".
Histoire du corps
Seuil
Histoire du corps. T. 1, partie 8 Le corps inhumain, Jean-Jacques COURTINE, Ed. Seuil.
L’histoire de la tératologie montre une sécularisation de l’apparence monstrueuse qui passe du religieux au scientifique. Mais l’histoire de la tératologie n’est pas l’histoire des monstres et l’auteur nous entraîne vers la construction sociale de la figure du monstre et la littérature populaire, interrogeant les ambiguïtés des représentations au cours des siècles.
Histoire du corps, T. 2, 3ème partie, 1 : Nouvelle perception du corps infirme, Henri-Jacques STICKER, Ed. Seuil
A partir de Geoffroy Saint Hilaire, le corps monstrueux est distingué du corps infirme, qui peut être médicalisé et les représentations du monstrueux changent progressivement.
Histoire du corps, T. 3, 3ème partie, 1 : Le corps anormal. Histoire et anthropologie culturelles de la difformité, Jean-Jacques COURTINE, Ed. Seuil.
Histoire du succès, du déclin, puis de la disparition des exhibitions des monstres humains pour tenter de « saisir une mutation fondamentale des regards sur le corps dont le XXe siècle a été le théâtre ambigu et complexe : celle de la difficile extraction du corps anormal de l’exception monstrueuse et de sa lente inclusion dans la communauté des corps. »
« Aujourd’hui quand là-haut n’a plus été jaune j’ai mangé mon plat et j’ai aussi mangé des cafards. J’ai entendu des rires dans là-haut. J’aime savoir pourquoi il y a des rires. »
D'autres perspectives :
Figures de l’exhibition :
« Maman était dans là-haut. J’ai entendu des petits rires très forts. J’ai regardé dans la fenêtre. J’ai vu beaucoup de gens tout petits comme la maman petite avec aussi des papas petits. »
Mettant en échec notre subjectivité et nos capacités d’identification, le monstre provoquait l’hilarité et, de spectacles en jeux du cirque, il était ce corps négatif par lequel notre intimité se révélait, mémoire d’espèce, rassurée, réaffirmée. Le bruit des rires ne visait qu’à dissimuler le trouble des regards.

Des monstres ...
Oeil d’or
Des monstres & prodiges, par Ambroise PARE, Ed. L’œil d’or.
Ambroise Paré, premier chirurgien du roi, désira au XVIe siècle tracer une cartographie des êtres, des plus humbles aux plus difformes, les considérant égaux comme œuvre de Dieu. Le monstrueux y est plus naturel que le naturel lui-même, témoin qu’il est du dynamisme de la nature. Cet ouvrage peut se voir comme un « cabinet des curiosités » sous forme d’un livre d’images recensant les prodiges de la nature.
Les monstres
Ed. d’Orbestier
Les monstres : histoire encyclopédique des phénomènes humains, des origines à nos jours, par Martin MONESTIER, Ed. d’Orbestier.
Galerie d’"hommes différents" aux destins insolites, heureux ou tragiques dans un rassemblement minutieux de documents mal connus ou inédits de toutes les époques, de toutes les civilisations et de tous les coins du monde. Martin Monestier nous présente ces « monstres » et leur histoire, dressant ce faisant un panorama de la perception des différences dans le temps.
De la femme à barbe...
Ed. d’Orbestier
De la femme à barbe à l’homme canon, par Stéphane PAJOT, Ed. d’Orbestier.
L’auteur fait revivre le temps des baraques foraines et de l’exhibition des « monstres » en nous racontant des histoires de femmes à barbe, hommes-canon, femmes-gorille, nains, géants, et autres siamois.
L’homme qui rit
Gallimard
L’homme qui rit, par Victor HUGO, Ed. Polo.
Hugo restitue ici un univers inquiétant et cruel dans lequel trafiquants et marchands prolifèrent de foire en exhibitions, divertissant les curieux à l’aide de créatures, qui en ce temps là faisaient rire. En rapprochant le bouffon du Moyen-âge de la curiosité du XIXe siècle, il introduit le thème de la monstruosité morale, dont la monstruosité physique n’est que le miroir.
Freaks
Warner
Freaks, par Ted BROWNING, Warner Home video
« Dans le cirque Barnum, Hans un nain, tombe amoureux de Cléo, la belle trapéziste. Cléo, qui a pris Hercule, l’homme fort, pour amant, s’amuse de la situation et des tourments de la pauvre Frieda, la naine fiancée d’Hans. Mais Cléo finit par découvrir que son admirateur est l’héritier d’une grosse fortune ; elle décide donc d’épouser le nain puis de le tuer. Alors qu’elle empoisonne quotidiennement, à petites dose, son mari Hans, les " monstres " démasquent le complot et décident de se venger d’Hercule et de Cléo. Comme l’avait annoncé le bonimenteur, " offensez-en un, vous les offensez tous " ; leur union aura raison des deux complices par une nuit d’orage. On retrouve alors le bonimenteur qui nous dévoile Cléo transformée en femme-poule, inspirant à son tour le dégoût qu’elle témoignait autrefois aux monstres. ». Le film porte les ambiguïtés d’un moment de transition culturelle : sans la mise à distance des difformités corporelles du film de genre, Ted Browning projette le spectateur dans un monde très réaliste, où les monstres sont humains par leur souffrance, mais aussi par leur cruauté. Le film sera un échec et le cinéma s’orientera dans une « standardisation » du monstre, instrument de gestion émotionnelle des masses.
Le monstre à venir :
Aujourd’hui, embryogénie et tératogénie ont rendu au monstre sa familiarité. L’anomalie est devenue une irrégularité qu’il faut corriger, dans un souci de normalisation, puis de perfection. Ces réparations / altérations (génétiques, esthétiques, prothétiques ...) ont projeté la monstruosité dans le monde de l’artifice, qu’il soit artistique ou scientifique.
The Freak Show, une exposition du 6 juin au 5 août 2007 au Musée d’art contemporain de Lyon
En s’inspirant des "Freak Shows" Barnum, populaires aux Etats-Unis jusque dans les annés 40, cette exposition présente des oeuvres jouant avec différents types de monstruosité ou d’anormalité. "Oeuvres contorsionnistes, géantes, poilues, siamoises invitent le visiteur à y faire son cirque sur un mode ludique ».

Quand les poules
Image et science
Quand les poules auront des dents, par Jean-Pierre MIROUZE, Ed. Image et science
Dactylographes segiditi, aiguilleurs du ciel opodymes, nous pourrions imaginer les configurations idéales d’un avenir exclusivement productiviste. Ici, le prétexte des dents de la poule permet d’aborder la problématique des gènes silencieux, réactivables, ainsi que celle des êtres hybrides créés dans les laboratoires.
Le monstre : pouvoirs de l’imposture, par Claude KAPPLER, Ed. Puf
Pour l’auteure, au XXe siècle, le monstre est en nous, et non point en dehors de nous. Elle s’intéresse particulièrement aux monstres qui échappent à l’image et analyse pour ce faire essentiellement des écrits, essais politiques, sociologiques, économiques et littérature, où elle traque la double pensée, les faux-semblants, l’imposture, l’hypocrisie. Le monstre c’est aussi le Mal en nous, et le symbole de notre dualité, interrogeant les limites entre bien et mal, beau et laid, homme et animal, bourreau et victime, vie et mort.

Black hole
Ed. Delcourt
Black hole, par Charles BURNS, Ed. Delcourt
Les adolescents d’une petite ville américaine sont touchés par une maladie inconnue, la crève, qui provoque d’étranges mutations. Ces monstres occasionnels finissent par devenir des marginaux. Visions macabres et humour noir, l’âge des transformations et de la contestation de l’ordre établi est revisité en noir et blanc, la couleur qui oppose : horreur douceur.
Les incertitudes ...
Seuil
Les incertitudes du corps : de métamorphoses en transformations, par Nadine VASSEUR, Ed. Seuil
Une réflexion sur les mille et une façons dont les hommes ont travaillé les émotions, de la jubilation au dégoût, devant leur propre corps, et les ont traduites en art, de la littérature à la peinture, de la mode au cinéma. Des Métamorphoses d’Ovide à Frankenstein, de L’Homme qui rétrécit à Terminator, de Jérôme Bosh à Pablo Picasso, des analyses fines et richement illustrées sur la création du monstrueux.
Vie et mort ...
Champ Vallon
La vie et la mort des monstres, sous la direction de Jean-Claude Beaune, Ed. Champ Vallon
« Le monstre, image burlesque ou tas de chair informe, nous met sur la voie de notre gouffre quotidien qui n’est qu’impuissance à être enfin nous-mêmes, à faire coïncider notre image et notre réalité. ». Des textes d’horizons divers, pour interroger l’actualité du monstre. Voir le sommaire
« D’abord je ferai mon cri et je ferai des rires. Je courrai après les murs. Après je m’accrocherai la tête en bas par toutes mes jambes et je rirai et je coulerai vert de partout et ils seront très malheureux d’avoir été méchants avec moi. »
Les passages cités sont extraits du
« Journal du monstre » de Richard Matheson.