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Des musiques particulières pour des cérémonies nocturnes
Ténèbres
25/02/2016

Pour les Chrétiens, les trois derniers jours de la Semaine sainte, celle de la crucifixion du Christ qui précède Pâques, dits « triduum sacrum » (cette année les 24, 25 et 26 mars, mais on verra que le soir du 23 est inclus) sont très particuliers.

Dans l’Eglise catholique avant le concile Vatican 2 (et encore de nos jours par endroits), avaient lieu des cérémonies dont l’origine remonte aux plus anciens temps du monachisme (cérémonies liées à la liturgie quotidienne dans les couvents depuis le haut Moyen-Age) : les Offices de ténèbres. La liturgie donnée pendant ces trois nuits dans les couvents est devenue publique ; par son caractère spectaculaire, elle pouvait renforcer la foi catholique ; c’est pourquoi elle a été encouragée par le Concile de Trente (assemblée des évêques et autres personnages importants du catholicisme réunie de 1545 à 1563 pour combattre la Réforme) qui en a fixé les lignes - ce qui n’a pas empêché de nombreuses variantes, notamment en France.

Pas de cérémonie spectaculaire sans musique et c’est à ce titre que les offices de ténèbres nous intéressent. Pour eux ont été composées des musiques exceptionnelles, musiques vocales de deuil ou de dénuement dont certaines sont parmi les plus belles pages de musique vocale ancienne.

Sommaire
Le cérémonial
Musiques du Moyen-Âge et de la Renaissance
Au tournant de la Renaissance et du Baroque
Leçons de ténèbres baroques
Ténèbres classiques
Le retour des Ténèbres

La Bibliothèque municipale de Lyon peut vous proposer une soixantaine de ces œuvres. Si vous aimez les mouvements lents de la musique classique, ne négligez pas ces morceaux de choix dans lesquels les compositeurs se sont surpassés. Si vous n’êtes pas particulièrement mystiques, rassurez-vous : selon les lieux et les années, les Offices de Ténèbres ont oscillé entre cérémonie mystique et spectacle mondain.

Illust : Un office du Jeudi, 13.1 ko, 199x266

Un office du Jeudi Saint à ND de Montserrat (Manille)

Messe chrismale (et non Ténèbres) Photo Ramon FVelasquez Wikimedia Commonsl

Le cérémonial

C’étaient des cérémonies de deuil, très lentes, très spectaculaires au cours desquelles on faisait progressivement la nuit dans l’église en éteignant un cierge après chaque partie. Elles duraient entre une heure et demie et trois heures, suivant ce qui était chanté en polyphonie ou en monodie, psalmodié ou récité.

Il y a donc trois offices de ténèbres, un le jeudi saint, un le vendredi saint et un le samedi saint. Initialement, ils correspondaient à deux offices des monastères : les matines et les laudes, dits avant le lever du soleil. Mais comme ces offices n’étaient pas réservés aux moines, il a été admis qu’ils soient avancés aux vigiles, c’est à dire au début de la même nuit. La journée liturgique commençant au coucher de soleil (conformément à la Genèse : « Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour »...), on était toujours dans le triduum sacrum, bien qu’il s’agît des mercredis soirs, jeudis soirs et vendredis soirs du calendrier ordinaire.

Quelle que soit l’heure où ils étaient célébrés, ces offices avaient toujours la même structure : 3 nocturnes chaque nuit ; chaque nocturne comprenait 3 psaumes et trois lectures ou leçons suivies chacune d’un répons ; le tout était suivi des laudes consacrées essentiellement à des psaumes et qui commençaient par le Miserere (Psaume 50).

Les 3 leçons du premier nocturne de chaque office étaient consacrées aux Lamentations de Jérémie et commençaient toujours par l’introduction « Incipit lamentatio Jeremiae prophetae » ou « De lamentatione... » ; les lectures du deuxième et du troisième nocturne ont pu varier, même si la règle prévoyait le commentaire des Psaumes par Saint-Augustin pour le deuxième, et des épitres de Paul pour le troisième. Chaque verset des Lamentations commençait par une lettre hébraïque (aleph, beth, etc...) qui a pu être chantée (et donnait l’occasion aux compositeurs de « se lâcher » dans une œuvre plus austère) ; chaque leçon se termine par un verset d’Osée (14,2) : « Jerusalem, Jerusalem, convertere ad Dominum Deum tuum ». Les répons sont des récits et commentaires de la Passion depuis le Mont des Oliviers jusqu’à la mort du Christ. Vous en trouverez le détail dans l’article de Wikipedia intitulé Office des Ténèbres ; attention à ce que cet article dit de la musique chantée dans ces offices : il en présente une image très réductrice.

De nombreux musiciens surtout de l’Europe latine ont composé de la musique pour ces cérémonies entre la Renaissance et le début de l’époque classique (après 1750). Toutefois, compte-tenu de la très longue durée nécessaire, la plupart des textes étaient seulement récités ou psalmodiés, tous n’étaient pas chantés. En fonction de ce qui leur était demandé, les musiciens n’ont donc pas mis en musique la totalité des offices. C’est pourquoi on trouve de la musique pour ces cérémonies sous les noms d’Offices des Ténèbres (en latin Tenebrae), Leçons de ténèbres, Leçons de la Semaine sainte, Répons de la Semaine sainte (récits et commentaires de la Passion donnés après chaque leçon) ou Lamentations de Jérémie (leçons des premiers nocturnes de chacune des trois nuits). Dans la dernière partie on disait ou chantait le Psaume 50 (numérotation catholique) ou Miserere.

Il faut imaginer la musique incluse dans un cérémonial imposant : l’église dans l’ombre, éclairée par des cierges qu’on va éteindre progressivement au fur et à mesure du déroulement ; le dernier cierge d’un chandelier à 15 branches sera seulement caché pour le Miserere ; symbolisant le Christ, il n’est pas éteint puisqu’il doit renaître. Aux lectures qui décrivent une catastrophe, répondent les répons qui rappellent le supplice de celui qui est venu comme Sauveur... l’heure est grave. L’Office est très long et serait difficilement supportable sans la musique, mais si tout était mis en musique il serait interminable.

La vidéo ci-dessous donne une image abrégée (très imparfaite, mais difficile de trouver mieux) de ce que peut être ce cérémonial.
Le disque ne peut rendre compte de ces ensembles extraordinaires. Il ne s’agit pas de concerts, la musique s’insère dans une liturgie et les enregistrements oscillent entre reconstitution partielle et transposition en concert. Le choix d’intercaler des répons en plain-chant ou en faux-bourdon dans un interprétation de Leçons (ou vice-versa) donne souvent de beaux disques. A défaut de pouvoir présenter tous les enregistrements disponibles à la BM de Lyon que vous pouvez retrouver en recherchant par les titres indiqués ci-dessus), voici une petite sélection (à peu près) chronologique.

Musiques du Moyen-Âge et de la Renaissance

Si vous souhaitez les entendre en grégorien, le florilège du chœur des moines de Ligugé, qui regroupe des enregistrements sur plusieurs décennies est particulièrement saisissant.

Bien que le titre général du disque consacré à Claudin de Sermisy ne recouvre que 3 Leçons de ténèbres (et 5 très beaux motets), c’est un ensemble d’œuvres magnifiques et très accessibles avec une polyphonie simple qui témoigne du talent de ce compositeur parisien de la Renaissance que ses contemporains mettaient aussi haut que Josquin Desprez.

Il est difficile de ne pas recommander les merveilleuses polyphonies à 5 voix de Thomas Tallis, qu’elles soient interprétées par le Deller Consort ou par la plus moderne Chapelle du roi : bien qu’il n’ait composé que pour 2 leçons, la célébrité de ses Lamentations montre assez leur valeur. Frustré-e ? Mais il vaut mieux les écouter avec une qualité musicale plus digne de l’œuvre.

En 1586, Tomàs Luis de Victoria, compositeur espagnol qui vivait à Rome a publié un recueil intitulé Officium Hebdomadae Sanctae, qui comprend de la musique pour le dimanche des Rameaux, des chœurs pour une Passion selon Saint-Matthieu (pour les Rameaux) et une selon Saint-Jean (pour le vendredi saint) un Miserere, bref beaucoup d’œuvres, mais les 18 Répons de l’office de ténèbres ont éclipsé le reste et sont très souvent joués et enregistrés. La BML vous les propose par le Chœur de Trinity College de Cambridge, par les Tallis Scholars et par l’ensemble Musica ficta.

Les Lamentations de Lassus sont elles aussi de 1585, et portent la marque de la polyphonie de la Renaissance à son plus haut niveau : Philippe Herreweghe parle de « ce maniérisme qui rend au monde tout son mystère et à la raison tout son vertige ». Attention : l’écoute sur YouTube ne rend pas complètement justice à cette musique...

Palestrina fut quasiment considéré comme le musicien officiel de l’Eglise catholique après le Concile de Trente. Il a composé 4 livres de Lamentations, dont celui qu’Olivier Opdebeeck a choisi d’interpréter avec l’ensemble Cori Spezzatti. Les parties qui n’ont pas été mises en musique polyphonique par Palestrina sont interprétées en plain-chant à partir d’éditions du XVIème siècle auxquelles le compositeur a probablement prêté la main, ce qui rapproche l’enregistrement de la cérémonie dans laquelle l’œuvre s’incluait et qui donne davantage de variété.

Au tournant de la Renaissance et du baroque

Deux grands chefs d’œuvre marquent ce passage. On sait que le « passage » n’a pas été si simple et qu’il existe une superbe polyphonie baroque.

Contrairement à Lassus, Carlo Gesualdo, prince de Venosa, met en musique les répons (qui traitent de la passion du Christ) et non les leçons (Lamentations de Jérémie, Saint-Augustin, ...). Il fait imprimer (à usage privé) son ouvrage en 1611, deux ans avant sa mort. Polyphonies de la Renaissance et grande expressivité se conjuguent, avec des formes de rhétorique qui font correspondre le texte et les inflexions de la musique et sont bien d’esprit baroque. La BM de Lyon en propose une version intégrale par le Hilliard ensemble et plusieurs versions partielles, par le Deller Consort (1970), pour le jeudi, par le Centro Musica Antica de Padoue pour le vendredi, par Herreweghe et l’Ensemble vocal européen pour le samedi (l’intégrale est sur 1d-touch accessible aux inscrits à la Bibliothèque municipale de Lyon et à d’autres structures

Une douzaine d’années plus tôt, Emilio Cavalieri avait composé ce qu’on peut considérer comme les premières Leçons de ténèbres baroques : l’importance accordée à la monodie, qui s’appuie sur un contrepoint très « Renaissance » en font un objet unique, poignant, sans doute une des œuvres anciennes pour la Semaine sainte qui nous parlent le plus directement (aussi sur 1d-touch).

Leçons de ténèbres baroques

Le baroque est plutôt « leçons » et plutôt « français » : entendons par là que les leçons davantage que les répons ont été mis en musique et que les musiciens français se sont adonnés à ce genre musical davantage que ceux d’aucun autre pays,

Ténèbres françaises

Michel Lambert (1610-1696) est peut-être l’inventeur de l’art français de chanter, et particulièrement de ces Leçons de ténèbres mélismatiques. Si des Italiens comme Cavalieri ont assuré le passage de la polyphonie à la monodie, des Français ont introduit la basse continue et assuré l’ornementation de la monodie, sans d’ailleurs le plus souvent que cela nuise à la majesté d’ensemble de ces œuvres. Le disque proposé offre les 9 leçons composées en 1689, le second cycle de Michel Lambert et le seul complet.
Ci-dessous, la troisième leçon du Vendredi saint chantée par Howard Crook, sous la direction d’Ivete Piveteau - évidemment moins spectaculaire que les leçons pour voix « de dessus »

Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) a composé de nombreuses musiques pour les Offices de ténèbres, rarement des cycles entiers, mais des leçons en fonction des commandes qu’il recevait, notamment des leçons pour voix féminines pour des couvents de religieuses... Il a même voulu composer un cycle complet des répons mais a jeté l’éponge après une réforme du rite par l’archevêque de Paris. La Bibliothèque municipale de Lyon offre une variété de ces compositions. Ce ne sont pas des interprétations différentes mais le plus souvent des interprétations de pièces différentes. On pourrait écrire un article sur ces travaux de Charpentier. S’il ne fallait choisir qu’un disque, ce serait très subjectivement le duo de sopranos de Véronique Gens et Noémi Rime avec Martin Gester et Le Parlement de Musique... ou bien la recréation de leçons de ténèbres (avec les répons) du Vendredi saint par Il Seminario Musicale... à moins qu’on ne les préfère mêlées d’épices indiennes.

Il est aussi entre reconstitution et recréation, ce disque consacré aux Lamentations du premier jour de Nicolas Bernier (1665-1734), qui les fait précéder d’un psaume et qui donne les répons en plain-chant, un plain-chant de Guillaume-Gabriel Nivers (1632-1714, qui a composé aussi pour des leçons qui n’ont à notre connaissance jamais été enregistrées).

Un chef d’œuvre qui manquait dans les collections de la Bibliothèque municipale de Lyon
Les Lamentations de Jérémie de Jean Gilles (1668-1705), ici celles du jeudi soir interprétées par le Concert Spirituel.

Des Leçons de ténèbres de François Couperin (1668-1733), seules les 3 Lamentations qu’il a publiées de son vivant et qui datent des environs de 1717 nous sont parvenues. Elles sont pour le premier jour (mercredy soir). La première et la deuxième lecture sont pour soprano solo, la troisième pour deux « voix de dessus ». La ou les chanteuses sont accompagnées d’un continuo. On est très proche de certaines pièces de Charpentier et surtout dans la troisième leçon (duo de voix aigües) au niveau des chefs-d’œuvre absolus.

Michel-Richard Delalande (ou de Lalande) (1657-1726) a composé comme Charpentier plusieurs cycles de Leçons de ténèbres, plus ou moins complets en fonction des demandes. Lorsque ses œuvres ont été éditées en 1730, seules ont été publiées celles qu’il avait révisées : les troisièmes leçons des premiers nocturnes de chaque jour. L’ensemble Correspondance les interprète avec le Miserere destiné à la fin de la cérémonie correspondant aux Laudes (à écouter aussi sur 1d-touch). On est à l’exact croisement de la religiosité et de la mondanité ; ces œuvres avaient probablement été composées pour un couvent de religieuses augustines situé non loin des Tuileries. Ces religieuses sont du grand monde et les filles du compositeur leurs prêtaient la voix pour améliorer l’aspect esthétique du culte. On aurait tort de ne pas y entendre la composante religieuse, mais on rêve quand on pense aux querelles ecclésiastiques sur la sobriété de la musique pour la Semaine sainte qui ont parcouru tout le XVIIème siècle et même le suivant.

Ténèbres d’ailleurs

Démontrant l’importance des Ténèbres dans la liturgie catholique de l’époque moderne, la toute nouvelle cour catholique saxonne-polonaise de Dresde a commandé en 1722 la musique pour les Offices de ténèbres à son contrebassiste, Jan Dismas Zelenka. Travail énorme que Zelenka ne put achever dans l’année. C’est un cycle quasiment complet qui présente une vision plus germanique des Ténèbres, on n’est parfois pas loin de Jean-Sébastien Bach ; significativement, les leçons sont traitées en monodies tandis que les répons sont des polyphonies à quatre voix. Tandis que les Chandos Baroque Players nous offrent seulement les Lamentations de Jérémie (dont il manque la troisième de chacun des Offices, que Zelenka n’a pas eu le temps de composer (ou de noter) ; en revanche, Le Collegium 1704 nous offre tout le reste et nous propose par là-même le seul ensemble complet qu’on puisse trouver sur disque, incluant les deuxièmes et troisièmes nocturnes de chaque office : plus de deux heures et demie de musique baroque, légèrement archaïque pour la date de sa composition, mais à un niveau exceptionnel. Pour la même occasion Zelenka a composé un Miserere (ZWV56) dont la Bibliothèque de Lyon ne possède pas d’enregistrement. Mais le Miserere de 1738 (ZWV57), qui n’a probablement pas été composé pour la Semaine sainte est un chef d’œuvre exaltant qui mérite qu’on sorte un peu de notre sujet.

En revanche la pièce baroque la plus célèbre qui ait été composée pour l’Office de Ténèbres de la Semaine sainte (à l’usage exclusif de la Chapelle Sixtine) est aussi un Miserere, qui était donné le mercredi et le vendredi, celui d’Allegri (1630 environ), œuvre fameuse retenue in extenso par Mozart qui l’a transcrite en 1770 après une seule audition, puis par Félix Mendelssohn, un prêtre achevant de mettre l’œuvre légendaire à portée de tous.

Il semble que les œuvres de Frescobaldi mentionnées ici ou là n’aient pas été enregistrées. Nous n’avons que des extraits des Leçons de Carissimi. Les autres musiques baroques italiennes pour l’Office de ténèbres les plus connues datent du XVIIIème siècle.
Les Lamentations d’Alessandro Scarlatti (1706) ont été composées à la demande d’un prince (Ferdinand de Médicis, fils du grand duc de Toscane) et cela se sent. On a affaire à une piété baroque qui magnifie tous les sentiments jusqu’à l’exubérance. L’emploi de voix de soprano accentue encore l’expressivité. Voilà donc un disque très varié pour 4 leçons seulement.

Seules deux Lamentations de Porpora sont accessibles, déplore le musicologue Jolando Scarpa dans sa présentation de l’enregistrement qu’en a fait Jérôme Corréas avec les Paladins (écoutable aussi sur 1d-touch). Voici la virtuosité vocale napolitaine (soprano et contralto) au service de cette religiosité et cette émotion funèbre qui caractérise les Leçons de Ténèbres ; les duos composés par Porpora sur la passion du Christ prennent sur ce disque la place des Répons.

Francesco Durante (1684-1755) sera classé parmi les baroques en raison de la date de composition de ses lamentations (autour de 1750). L’enregistrement que la BML vous propose comprend le seul ensemble complet, celui du samedi saint pour voix de dessus (soprano) et même deux voix, un chœur à quatre voix et un orchestre assez fourni pour la troisième lecture qui offre une sorte d’oratorio pré-classique d’une grande puissance.

Ténèbres classiques ( ?)

Après la période baroque, les compositions se font plus rares ; il est vrai que le corpus à interpréter est désormais immense. Voici 3 œuvres qui nous mènent des confins du baroque au classique le plus pur.

François-Xavier Richter, connu comme symphoniste, aux origines de la forme sonate, devint maître de chapelle à la cathédrale de Strasbourg en 1769. C’est là qu’on lui commanda ces Leçons de Ténèbres, neuf leçons tirées de Jérémie. On est frappé par le caractère non pas intemporel mais pluri-temporel de cette belle œuvre. On ne commence pas loin du Moyen-Age, puis on est transporté tantôt à l’époque baroque, tantôt en pleine période classique entre plain-chant et bel canto. Dans tous les cas, la musique est pleinement adaptée au texte sacré ; outre sa valeur de « chaînon manquant » entre baroque et classique, elle se fait apprécier par sa beauté intrinsèque un peu étrange.

Avec les Répons mis en musique par Michael Haydn pour la Semaine sainte de 1778, on revient à des chœurs monophoniques sans changements de rythme. On est dans une lignée qui part du grégorien et passe par Palestrina.
Vous voulez une vraie musique de la période classique ? C’est vers le Brésil que nous vous proposons de vous tourner. On se sait rien d’Antonio dos Santos Cunha, on pense qu’il jouissait d’une certaine renommée ; il a laissé des traces dans les archives entre 1786 et 1815 où il est noté « absent pour Lisbonne ». On connait une demi-douzaine de ses œuvres, toutes pour l’Eglise, dont des répons pour tous les jours du triduum sacrum. Seuls ses répons pour le samedi saint figurent sur ce disque qui détonne parmi tous les autres de cette sélection.

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Sagrada familia chandelier pour les Offices de Ténèbres par Gaudi

photo Sthelen.aqua Wikimedia Commons

Le retour des Ténèbres

Nous ne connaissons pas de musique pour les Offices de ténèbres composée au XIXème siècle. Pourtant l’Office, ses circonstances et les musiques qu’on en connaissait ont continué à fasciner. Depuis 1945, quelques compositions relatives aux Ténèbres ont vu le jour parfois sur commande, mais liées à l’expérience personnelle du compositeur, non à la liturgie.
C’est pour répondre à une commande du New York Symphonic Orchestra que Francis Poulenc écrivit ses Sept Répons de Ténèbres pour soprano solo, chœur masculin (mais comprenant des voix de jeunes garçons) et orchestre. Il s’agit bien d’une œuvre pour le concert, sans leçons et le nombre de répons est inapproprié à la liturgie tridentine. Œuvre tardive de son auteur (elle sera créée après sa mort), elle porte la marque de la musique d’entre-deux-guerres, musique moderne avec des contrastes saisissants qui expriment davantage le désarroi de Poulenc face à la mort que celui du Christ.

Les Tenebrae Responsories de James MacMillan sont encore l’œuvre d’un catholique qui écrit sur commande pour le concert. C’est une œuvre pour chœur et son objet est davantage de transmettre par le seul moyen de la musique les affects que procurait aux fidèles la cérémonie entière dans laquelle ces musiques étaient données. MacMillan se réclame explicitement de Victoria, la polyphonie est encore à l’honneur en 2007, date de création de cette œuvre. Elle fera forte impression sur tous, amateurs de musique contemporaine ou non, fervents catholiques ou non..

Pour nous faire pardonner de ne pas avoir cité le Lyonnais Gouffet excellemment interprété par le non moins lyonnais Concert de l’Hostel-Dieu à partir d’un manuscrit de la Bibliothèque municipale de Lyon, ni les très beaux Répons d’Ingegneri (1542-1595) interprétés de manière peu catholique mais magnifique par le Chœur de Chambre de l’Orchestre national de Lyon Bernard Têtu, voici pour terminer des Tenebrae composés par Philippe Hersant en 2005 pour Arnaud Thorette (alto) et Johan Farjot (piano), anciens élèves du Conservatoire national supérieur de Lyon à partir du thème de l’adagio de la 26ème symphonie de Joseph Haydn, dite les Lamentations. En moins de dix minutes et avec deux instruments, sans recours à la voix humaine, Hersant nous met dans une disposition d’esprit proche de celle qu’on a en écoutant les plus belles Leçons de Ténèbres. Ce morceau (le premier d’un disque magnifique) qui nous sert de conclusion pourrait aussi servir d’introduction à l’écoute de toutes ces œuvres : le thème de choral de Haydn ne vient-il pas lui-même d’une mélodie du Moyen-Age pour la Semaine sainte ?

Pour aller plus loin

L’article Lamentations du Guide des genres de la musique occidentale d’Eugène de Montalembert, ainsi que l’article Répons

Pour les lecteurs inscrits à la Bibliothèque municipale de Lyon, une capsule consacrée à la Musique pour la Semaine sainte sur 1d-touch : pas d’images, mais une qualité digne de cette musique pour écouter une petite sélection commentée.



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