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Presse
Mooks attack !
20/05/2015
Il ne s’agit pas de l’invasion d’une nouvelle race de criquets ou de coccinelles, ni même d’un nouveau virus se propageant via les réseaux sociaux. Les mooks ont vu le jour il y a déjà quelques années mais leur nom n’est pas encore tout à fait familier au commun des mortels. Pourtant, le mook a tout pour séduire : graphisme, iconographie, ton alternatif et indépendance revendiquée. Mais attention, le mook ne se résume pas à un pur produit marketing et au seul effet de mode, même si la multiplication des titres tend a délayer ce savoureux goût de nouveauté et d’originalité. La presse écrite a connu des heures sombres : hémorragie du lectorat, disparition de nombreux titres, apparition des gratuits et des pure players...Elle a dû sauter dans le train du numérique pour sauver sa peau. Une part de son lectorat a crié au feu devant l’évaporation de la presse d’analyse au profit de la grande soupe de l’information brute et fragmentée. Et c’est paradoxalement un modèle inverse que proposent ces nouveaux venus de la presse : les mooks choisissent de renouer avec un journalisme exigeant en faisant un véritable effort esthétique, en travaillant la complémentarité entre les images, le graphisme et le texte.


Sommaire

1. Vous avez dit mook ?

-  XXI, l’initiateur
-  Focus sur quelques titres

2. Phénomène de mode, média de niche et invention d’un nouveau journalisme

-  Point trop n’en faut
-  Slowjournalisme, une alternative en pleine crise de la presse
-  Journalisme à deux vitesses

3. Les mooks , simple revival ?

1. Vous avez dit mook ?

Ce phénomène de renouveau de la presse magazine a très vite été affublé d’un néologisme curieux : le mook, ou magbook, contraction de Magazine et Book. Une expression qui a étrangement vu le jour au Japon et qui agace un tantinet l’éditeur des revues XXI et 6 mois. "On a vu ce terme de « mook » apparaître, mais c’est du marketing. Personne ne dit j’achète un « mook ». On dit j’achète une revue. Et les revues c’est vieux comme le monde." Ces trimestriels ou semestriels, au graphisme soigné et au contenu recherché, vendus aux alentours de 20 euros, sont pourtant bien un compromis entre le magazine et le livre. Ce sont souvent de beaux objets que l’on achète autant pour l’esthétique que pour le contenu, proposant des reportages écrits ou sous forme de BD par exemple, un genre journalistique à part entière, des investigations longues, du récit, des photos, du dessin, de la typo... La fréquence de parution permet aux auteurs ou aux journalistes d’assurer ce contenu de qualité. Le prix est certes élevé mais la réalisation d’articles de qualité, la mise en page graphique et le papier le justifient. Pour beaucoup de titres le revenu des ventes et des abonnements (il n’y a pas de publicité) constitue la seule source de financement et contribue, éventuellement, à rémunérer auteurs, illustrateurs, graphistes et journalistes, s’ils ne sont pas bénévoles... Et si ce n’est pas à la portée de toutes les bourses, ce n’est finalement pas plus cher que le prix d’un joli livre !

XXI, l’initiateur

XXI, a tenté le premier ce pari osé d’un nouveau concept de magazines.
-  En 2007, le grand reporter Patrick de Saint-Exupéry et l’éditeur Laurent Beccaria fondaient la revue XXI qui allait rapidement devenir une référence.
OJNI, "Objet journalistique non identifié" , cette revue se situe à la frontière du livre et du magazine. Trimestrielle, volume des pages, choix des auteurs, photographes, illustrateurs et dessinateurs, XXI raconte "l’information grand format" et rencontre un succès immédiat.

Lancée en 2008, XXI, souvent citée comme modèle de référence, ne devait pas passer l’hiver. Une couverture horizontale « à l’italienne » pour se faire remarquer sur les tables des libraires, des textes-fleuves, un prix à deux chiffres, des récits historiques, des reportages dans des pays improbables où rien ne se passe jamais aux yeux de l’Homo mediaticus moyen. Le tout financé sans publicité. Bingo ! XXI fut bénéficiaire dès le premier numéro.


Laurent Beccaria et Patrick de Saint Exupery 

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Laurent Beccaria et Patrick de Saint Exupery

L’éditeur Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, prix Albert Londres, cofondateurs de la revue, aiment à rappeler le funeste destin qui leur était promis alors que XXI entre tout juste dans sa cinquième année et affiche des ventes trimestrielles supérieures à 50 000 exemplaires : « On rebâtit toujours à partir d’une histoire, il y a déjà eu en France dans le passé des exemples de revues qui ont suscité un véritable engouement. Je pense à Planète, par exemple, dans les années 60, dont le tirage a pu atteindre 70 000 exemplaires. Il y avait ce terreau. Simplement, tout le monde pensait que c’était mort. XXI a montré que cela pouvait exister sur un univers atypique, celui du grand reportage, qui répondait aussi à une véritable frustration de l’univers journalistique. Nous nous sommes rendu compte que beaucoup de journalistes étaient plus intelligents que leurs journaux. En ce sens, XXI a ouvert une porte et a montré qu’il existe de multiples pistes à explorer pour des médias post-Internet », explique Laurent Beccaria au magazine Marianne.

Un projet éditorial.

Pour Juliette Joste, éditrice indépendante, ce format répond à un réel besoin de lecture. "Je pense qu’il y a une tendance de fond. Pour un sujet donné, les lecteurs ont besoin d’un intermédiaire entre l’article de presse et le livre de 250 pages."

Dans le sillage de XXI, des titres ont acquis une véritable notoriété comme Usbek & Rika, de nombreux autres tentent régulièrement leur chance, en se spécialisant sur des idées, formes, créneaux variés et souvent originaux. Leurs durées de vie sont assez aléatoires, la moyenne se situe autour de 7 ou 8 numéros, certains se pérennisent, d’autres font un seul tour de piste et puis s’en vont. Leurs fondateurs sont souvent jeunes, voire très jeunes, et se disent « orphelins de presse », « sans-papiers » du journalisme. A l’heure des tablettes et du tout-tactile, des gratuits, de l’info en continu, où l’événement doit tenir en 140 signes, ils veulent parier sur la revue.

En 1986, dans Le pouvoir intellectuel en France, Régis Debray distingue la revue du magazine de la manière suivante : « La revue n’appartient pas à l’univers des mass media : tout en étant mise sur le marché, ce n’est pas une marchandise. Ferait-elle par miracle des bénéfices, serait-elle criblée de coupons à découper, cadeaux-surprises et quadrichromies qu’elle resterait par essence l’opposé du magazine. Elle cherche l’influence et non l’audience, la cohérence et non l’éclectisme. Elle se meut dans la qualité et non le volume, ne recevant d’ordre que des valeurs qu’elle s’est choisies et non des faits qui l’investissent. L’opposition n’est donc pas dans la périodicité, mais l’élément. La revue prospecte, le magazine exploite. »

Un pari risqué...

En 1997 le philosophe Jacques Derrida balayait les prophètes de la fin du papier d’un revers de plume : « La fin du papier, c’est pas demain la veille » (Jacques Derrida, “ Le papier ou moi, vous savez...”, in Cahiers de médiologie, 14). Le succès de ces revues, alors que la presse écrite peine à maintenir la tête hors de l’eau, semblait improbable. "Dépourvues de recettes publicitaires, ces revues peuvent, il est vrai, s’offrir le luxe d’échapper aux études socio-marketing qui définissent par avance ce que le lecteur est censé vouloir « consommer » "(Regis Sousbrouillard, Marianne, avril 2012). Dans un entretien pour Nuovo.ch, Laurent Beccaria se targue d’ailleurs de n’avoir fait aucune étude marketing avant de lancer son projet.

Focus sur quelques titres

Ils s’appellent Uzbek et Rica, Schnock, Ravages, Feuilleton, Clés, Pulp, Ultreia, La Boussole, Gare de l’Est, Bouts du Monde, Muze, Crimes et châtiments, 6 mois, Le Monde mensuel, France Culture papiers, Au fait, Long cours, We demain ... En moins de 2 ans , une vingtaine de nouvelles publications ont vu le jour. Certains titres sont très spécialisés comme Alibi qui traite du polar et dont le slogan fait frissonner : « Vous en aurez tous besoin un jour... », 6 mois avec du photojournalisme exigeant... Le modèle séduit même hors du milieu de la presse écrite. Radio France lance France Culture papiers en février. La promesse, ambitieuse, est de coucher sur le papier le meilleur de 2.000 heures d’antenne, illustrées et mises en perspective. Le dernier né s’appelle Barré : contre-culture, il a trouvé sa « niche » dans l’underground, la déviance et la marginalité !

XXI
-  Au départ, c’est un rêve de journaliste : un média qui ne proposerait que de longs reportages sur des sujets qui ne font pas nécessairement la une de l’actualité. A l’arrivée, c’est l’une des réussites les plus inattendues de la presse française. Lire cet article de Télérama et regarder cette vidéo

Six mois : le XXIème siècle en images Initiée par les fondateurs de XXI, elle mise également sur une qualité irréprochable pour séduire le public : qualité des images, de la mise en page et du support lui-même (papier haut-de-gamme, sans brillance, idéal pour les photos). Résultat : un bel ouvrage très agréable à parcourir. Sur le fond, la revue propose des sujets traités en profondeur et venant des quatre coins de la planète. Arrimé à l’actualité, ce nouveau titre cherche toutefois à arracher le photo-reportage au créneau habituel de la guerre et des catastrophes, par le choix d’autres sujets, plus originaux (châteaux en Roumanie, Allemagne dans les années 60, Afrique en noir et blanc...)

Usbek & Rica
-  Présentée comme une revue "racontant le présent - explorant le futur", elle a été créé par Jérôme Ruskin, un jeune entrepreneur de 26 ans. Avec un format proche de celui de XXI, la revue est uniquement vendue en librairie sans aucune publicité dans ses pages. Voir la vidéo

Schnock Autoproclamé « revue des vieux de 27 à 87 ans », rempli de second degré, Schnock a débarqué en juin 2011 dans les librairies, avec la volonté affichée de tourner « poliment le dos au jeunisme ambiant ». Schnock réalise la prouesse d’être à la fois anti-marketing et dans l’air du temps, cultivant la nostalgie de la liberté de ton et de l’esthétique des années 60-70 particulièrement. A chaque numéro un personnage marquant de ces années est à l’honneur (Coluche, Desproges, J.-P. Marielle, P. Richard...)

Feuilleton
-  "Passant en revue le monde", ce titre qui en est à son numéro 13 ce printemps (joliment illustré par Aleksi Cavaillez, avec la musique pour thème principal), ambitionne de décloisonner l’information en croisant journalisme et littérature, américaine notamment, à travers 256 pages de reportages et de nouvelles. Soutenu par Pierre Bergé, il offre aux lecteurs de grands noms du journalisme et de la littérature (Anne Nivat, Roberto Saviano, Jonathan Franzen...). Une grande place est accordée à la traduction de textes originaux.

We demain
-  Imaginé par les frères Siegel, fondateurs de VSD, elle se veut, « la revue d’un monde qui se réinvente » et essaye d’éviter l’écueil « Bisounoursland du futur ». Dans le numéro 1, on trouve le récit du « projet 523 », une opération secrète lancée par Mao pour éradiquer le fléau de la malaria, ou encore des entretiens avec les économistes Jeremy Rifkin et Jean-Michel Quatrepoint. Une vision optimiste du chaos à venir ?

Muze version féminine du mook, s’adresse à toutes les femmes sans distinction d’âge : désormais trimestrielle, Muze s’est étoffée. Pour questionner la société, découvrir le monde, se connaître soi-même, pour instruire, divertir, échanger et sensibiliser, la revue explore toutes les formes d’expression. Car pour Muze, la culture n’est ni populaire, ni élitiste, elle est un plaisir qui se construit et se transmet.

Gibraltar parait deux fois par an depuis deux ans, ce qui fait logiquement que le numéro en cours est le quatrième du nom ! Il s’agit dans ce magazine-livre d’observer par diverses manières l’espace méditerranéen. Il est bien illustré avec des photographies et bandes dessinées. Un dossier thématique compose le cœur de chaque numéro ; le dernier en date traite des murs et des frontières du Mare Nostrum.

L’éléphant parait chaque trimestre depuis deux ans. Ce mook est pensé pour la diffusion de la culture générale par des biais populaires et attractifs : quizz, discussions imaginaires entre personnages historiques, entretiens « réels », tout est fait pour apprendre et éveiller sa curiosité en se divertissant. Très éclectique, de nombreux sujets sont abordés : histoire, paléontologie, biologie, arts, philo, littérature, tout y passe. Dans le dernier numéro il est questions entre autres choses de Nietzsche, d’immigration et... de bactéries !

Ultreia est un mook tout récent, son numéro 3 vient d’être publié. Il traite de sagesse, d’écologie, de développement personnel, de philosophies orientales, de spiritualité... Le tout est bien mis en valeur par de superbes photographies. Bref, si vous avez envie de prendre un peu de recul, de sortir de la frénésie quotidienne et de respirer un bon coup, ce mook est fait pour vous. Le dernier numéro reproduit un entretien avec le sociologue de la complexité Edgar Morin, présente des reportages sur la vallée de l’Omo au Kenya, sur la ville d’Assise... Le célèbre scénariste Jean-Claude Carrière y tient une chronique. A découvrir !

Retrouvez la description de tous ces nouveaux titres sur Ent’revues, le site des revues culturelles

2. Phénomène de mode, média de niche ou invention d’un nouveau journalisme ?

Les mooks ont désormais gagné une place de choix chez les librairies. Mais ce nouveau genre ne risque-t-il pas l’indigestion ? Tous offrent-ils une approche vraiment singulière ?

Point trop n’en faut

L’ambition et l’originalité dont XXI s’est fait le garant, n’est en effet malheureusement pas toujours au rendez-vous.
"Dans les médias, il y a une tendance à la déferlante des « me too products » dès lors qu’une innovation semble avoir réussi. Mais par définition, XXI n’est pas un produit de masse, c’est un produit d’hyper ciblage. Trop d’acteurs sur un marché extrêmement limité pourrait déboucher sur un fiasco général", dit Laurent Beccaria.
Pour Jean-Marie Charon, sociologue des médias, ce nouveau genre ne saurait devenir un phénomène de masse : "Faire du long à une époque où l’on a l’obsession du court et où l’on dit le reportage moribond était révolutionnaire et hasardeux. XXI a réussi et les autres s’engagent dans cette voie en l’espérant prometteuse. Cela dit, nous sommes à un niveau de diffusion modeste. Cinquante-trois mille exemplaires est un bon chiffre pour un livre, mais il nous place dans la catégorie de niche pour un magazine, bien loin des 300 000 exemplaires de Elle. Le public pour ce genre d’objet est forcément restreint."

Du projet éditorial au marketing

Tous ces titres ne sont pas motivés par le même élan et ne bénéficient pas des mêmes moyens. D’un côté, de jeunes journalistes guidés par leur seul enthousiasme se lancent sans gros soutien financier et fonctionnent avec des bouts de ficelle (Schnock par exemple) ; de l’autre, de vieux routards de la presse disposant de gros moyens rédactionnels et commerciaux : France culture papier est un produit Radio France, We demain émane du groupe VSD... certains y verront un choix purement opportuniste.

Et sur le fond ?

Reprenons les caractéristiques de la revue définies par Régis Debray : influence versus audience, cohérence contre éclectisme ; qualité contre quantité, investigation et non exploitation, authenticité. Tous les titres parus ne semblent pas pouvoir tenir l’engagement pris par les initiateurs et la comparaison ne tient souvent que sur l’emballage. L’idée était belle, ambitieuse. Mais, en pratique, avec le succès est venu le souci de reproduire, d’imiter. Récupération marketing oblige.

D’autre part, la limite avec le livre est parfois bien ténue. En feuilletant Alibi par exemple, spécialisé dans l’univers des polars, par exemple, on peut se demander s’il s’agit encore d’un objet journalistique. Certains des fondateurs n’hésitent d’ailleurs pas à revendiquer le fait qu’ils travaillent avec des auteurs et sont, dès lors, plus proches du livre que de la presse. Le slowjournalisme, une alternative en pleine crise de la presse.

Les mooks version XXI, 6 mois...c’est une victoire du documentaire et le retour du grand reportage. C’est le temps qui reprend sa place devant l’instant.
Car en effet, comment expliquer le succès de ces revues payantes alors que l’information est désormais gratuite sur le web ?

Depuis plus de dix ans, la presse écrite est en perte de vitesse. Au banc des accusés, internet et la presse gratuite. La presse écrite n’a pas su rebondir. Elle est restée à la surface des choses, nous livrant des informations superficielles, réduisant son lectorat à une masse disposant de peu de temps de cerveau disponible, effritant peu à peu sa ligne éditoriale jusqu’à l’effacer au profit d’une réactivité qui serait devenue illisible. Le temps long n’étant plus à la mode, la presse écrite a même tenté de concurrencer Internet et les réseaux sociaux, d’être plus rapide que la radio, perdant ainsi son âme dans une information « prête-à-diffuser ». Le constat du journaliste et romancier Amin Maalouf résume très justement le traitement de l’actualité aujourd’hui : « S’émouvoir instantanément de tout pour ne s’occuper durablement de rien ». Dans ce contexte d’« infobésité », le succès de XXI et du modèle de journalisme proposé par ces nouveaux titres semble à la fois inattendu et compréhensible. D’un côté, le public a besoin de l’information de l’instant, délivrée par le web, les gratuits, mais aussi, la presse quotidienne nationale et régionale, des hebdos dont la mission est effectivement de « faire vivre et d’expliquer ces instants » (Jean-François Kahn). De l’autre, un sentiment d’overdose d’info, le besoin de se laisser raconter des histoires un peu plus cohérentes. Ils se revendiquent d’un mouvement apparu depuis peu, le « slow journalisme », qui comme son nom l’indique s’efforce de prendre son temps, analyse, réécrit les articles autant de fois que nécessaire afin de ne publier que ce qui est digne de l’être. Prenant leurs distances avec la course à l’actualité, les mooks font de la réflexion un de leurs arguments, et trouvent leur force dans l’enquête au long cours, l’investigation, la terre inconnue qui éclaire notre quotidien. De ce fait et par leur distribution dans les librairies, ils se positionnent en dehors des circuits de la presse traditionnelle et trouvent leur lecteurs. Ce concept de "médias lents" a son manifeste depuis 2010, rédigé par des journalistes allemands : Le manifeste des slow media. M.-P. Subtil de 6 mois ajoute dans ce sens pour Biblio-Obs : "Les gens ne sont pas idiots. Il y a une demande pour du vrai journalisme. Il est évident qu’en lançant un journal papier on prend le contrepied de la tendance qui veut que l’avenir de la presse passe par internet. De même, proposer de longues enquêtes va à l’encontre de ce qu’on voit de plus en plus dans les journaux."

Journalisme à deux vitesses.

Bien que complémentaires, on assiste à l’opposition de deux formes de journalisme.

Marcel Gauchet l’explique dans une interview au journal québécois Le Devoir : "Il faut avoir le courage de faire des choses compliquées et difficiles. C’est un excellent pari entrepreneurial. Je ne crois pas que le “tous journalistes” et le commentaire permanent vont durer. Je crois que nous allons vers des médias de second degré".

Assiste-t-on à l’émergence d’un « journalisme supérieur » ? C’est le pari audacieux de certains mooks rappelant que le journalisme en général, et le reportage en particulier, peut devenir un art tout en s’obstinant à nous donner des nouvelles du monde.

3. Les mooks , simple revival ?

A la lecture des entretiens avec les initiateurs de ce mouvement, on sent le désir de renouer avec une certaine tradition journalistique, comme au temps de l’âge d’or de la presse, lorsque l’investigation et le photo-reportage s’étalaient sur les pages. Faut-il, sans les confondre, inscrire dans le courant des prestigieux modèles comme Vu ou Life, des titres comme 6 mois qui trouvent leur audience dans cette couverture soignée et attentive de l’ailleurs.

Les œuvres ne sont-elles pas condamnées à un perpétuel renouvellement ? Cette volonté de redonner du sens et de la consistance à la presse magazine nous renvoie aussi à une histoire de la presse plus récente, celle de revues qui ont marqué leur temps par leur engagement et/ou leurs contenus plus ou moins iconoclastes.

Parmi les titres emblématiques, Actuel, lancé comme un journal de jazz en 1968, il prend son essor en 1970 quand Jean-François Bizot arrive à sa tête. Il disparaît en 1975 pour renaître en 1979 et s’éteindre définitivement en 1994.

Actuel : les belles histoires, Vincent Bernière et Mariel Primois, Actuel-La Martinière, 2011.
-  Un livre très complet sur cette revue, véritable somme d’articles, photos chocs et titres qui claquent : « La cocaïne a cent ans ... Freud, cet inconscient qui sniffait trop », « Un écrivain complètement gelé, à lire avec ds moufles » ou encore « Bandant et intéressant ». Toujours d’actualité !

Les années Actuel : contestations rigolardes et aventures modernes, Perrine Kervran, Anaïs Kien, Le mot et le reste, 2010.
-  Construit autour des témoignages des collaborateurs de Jean-François Bizot, un livre qui complète le précédent et vous embarque dans cette aventure collective marquée par l’esprit de contestation et le désir de liberté. Comme l’expression consacrée par Bizot, branchez-vous sur cet underground et plongez dans la folie de la contre-culture symbolisée par ce magazine impertinent !

La revue Planète qui a eu un succès considérable dans les années 60 et dont ont pu s’inspirer les créateurs de XXI peut être également considéré par certains égards comme un précurseur original des mooks. Clotilde Cornut revient sur cette aventure dans La revue Planète : une exploration insolite de l’expérience humaine dans les années soixante. Cette revue était très illustrée, d’abord en noir et blanc puis en couleur, avec des thèmes de spécialisation, des articles de fond, des activités participatives (rencontres, voyages, conférences, ateliers...), un côté farfelu et expérimental qui donne une certaine idée des années où elle a été publiée.

L’autre journal : 1984-1992, anthologie, Michel Butel, Les Arènes, 2012.
-  Michel Butel, écrivain et fondateur de la revue en 1984, avait eu cette intuition qu’il fallait « tirer les lecteurs vers le haut ». Et ça a marché. Cet ouvrage célèbre un journal au graphisme recherché qui, portant l’ambition d’être une œuvre d’art, était voué, selon Michel Butel, à une « conversation courante » avec donc forcément « des hésitations, des reprises, des silences, des chutes, des scories, des illustrations, des envolées, des interruptions ». Avec la mission claire de démentir « la proposition alors générale de l’apocalypse imminente et du désespoir », sont nées les rubriques les plus étonnantes : portfolios, chroniques, conversations, ateliers, reportages les plus variés proposaient le débat tant sur le plan littéraire que politique.



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