points d'actu !

Costume de canut, recherche d’une représentation graphique. Voir

Migration sur la région lyonnaise vers 1830, tissage. Voir

Différentes révoltes des canuts à Lyon. Voir

Salaire d’un canut en 1831. Voir



Novembre des Canuts
C’est novembre, les canuts reviennent à Lyon !
27/10/2010
Pour sa troisième édition, Novembre des Canuts a retenu le thème de la condition ouvrière féminine. En effet, depuis 2008, cette manifestation développe chaque année un thème abordé dans l’Echo de la Fabrique, premier journal ouvrier, et le fait résonner avec notre actualité. Ainsi du 16 au 28 novembre 2010 vont se succéder conférences, échanges d’expériences et débats, expositions, spectacles théâtral, poétique ou musical permettant ainsi d’aborder sous de nombreuses facettes la condition ouvrière féminine dans les années 1830, mais aussi de nos jours. Ces manifestations se dérouleront, presque exclusivement, dans le quartier de la soie et des canuts à Lyon : La Croix Rousse.


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Atelier de canut
à la Maison des canuts S. B-R

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Sommaire

1. Novembre des Canuts

2. La soie à Lyon

-  Bref historique
-  Evolution des métiers à tisser
-  Différents métiers liés à la soie

3. Etre canut au 19ème siècle

-  Etymologie controversée
-  Son portrait
-  Son logement
-  Son mutuellisme
-  Son journal : l’Echo de la Fabrique

4. Conditions de travail entraînant les révoltes

-  Révolte de 1831
-  Révolte de 1834
-  Révolte de 1848

5. Conséquences et évolutions

1. Novembre des Canuts

La Compagnie du Chien jaune, ainsi que le journaliste croix-roussien Robert Luc sont à l’initiative de cette manifestation depuis 2008. De nombreux particuliers, d’universitaires, de chercheurs et d’organismes comme La Maison des Canuts, l’Institut d’Histoire sociale CGT Rhône-Alpes, Soierie Vivante, la Société des Amis de Lyon et de Guignol, ... formant ainsi le collectif Novembre des Canuts, les ont rejoints afin de soutenir et d’enrichir le projet. De plus, chaque édition bénéficie de l’aide et du soutien non négligeables de partenaires concernés par le thème de l’édition, entre autres pour celle de 2010, le Centre d’Information sur les droits des Femmes et des Familles (CIDFF).

S’appuyant sur cet extraordinaire laboratoire d’idées que fut l’Echo de la Fabrique, Novembre des Canuts veut porter à la connaissance du plus grand nombre, l’apport social des révoltes des tisseurs à Lyon. Le premier thème retenu fut la presse ouvrière. Le succès rencontré a démontré à quel point cette période de l’Histoire nous concerne tous. L’édition 2009 s’intitulant "Autour des prud’hommes" a prouvé, ô combien, les idées débattues par les chefs d’atelier, les ouvrières et ouvriers ainsi que par les négociants dans les années 1830, sont toujours d’actualité et se prêtent à une véritable réflexion de nos jours. Cette année encore, la programmation se veut historique, culturelle, informative et ludique. Nous aurons un portrait complet de l’ouvrière, de 1830 à nos jours, avec de nombreuses conférences dont une accompagnée de textes lus dans le cadre des 40 ans du Mouvement de Libération des Femmes. "La seconde Moitié", un spectacle spécialement créé dans le cadre de ce festival 2010 témoigne de l’implication des femmes dans les grandes luttes menées par l’ensemble de la classe ouvrière. Expositions, lecture théâtrale, conférences, bambanes... se succèderont du mardi 16 jusqu’au dimanche 28 novembre. Vous retrouverez l’intégralité du programme sur le site « Novembre des canuts ».

2. La soie à Lyon

Bref historique

Lyon étant un lieu d’échange très prospère, Charles VII lui accorde le droit d’organiser deux foires attirant notamment les riches banquiers florentins. D’importants droits de douane sont prélevés sur la vente de soieries importées d’Italie. Afin d’éviter un important exode d’argent français, Louis XI, par l’ordonnance du 23 novembre 1466, décide d’établir l’industrie et le tissage de la soie en France. Le Consulat (Conseil municipal) n’approuve pas les exigences financières du roi. Le consulat modifie, par la suite, son attitude et en 1531, en vertu d’un privilège accordé par François 1er, Lyon est le seul entrepôt général de soie autorisé dans le royaume. Il va falloir attendre les Lettres Patentes du 2 septembre 1536 de François 1er pour créer à Lyon la Corporation des ouvriers « en draps d’or, d’argent et de soie ». En 1554, 12 000 personnes vivent du tissage au sein de la « manufacture lyonnaise ». Ce sont de petits ateliers indépendants implantés dans la Presqu’île lyonnaise et dans les quartiers du bord de Saône. Ils travaillent principalement pour l’Eglise, l’armée et la royauté.

Grâce à l’agronome Olivier de Serre (1539-1619), l’élevage du ver à soie va se développer en France. Les plants de mûriers plantés en Ardèche et dans les Cévennes permettent aux magnaneries d’assurer une part importante de la production du fil de soie utilisé à Lyon. Le tissage est l’un des moteurs du développement de Lyon et de sa région. En 1660, il y a, à Lyon plus de 3000 maîtres-ouvriers faisant travailler 10 000 métiers.

Colbert donne, en 1667, un règlement à la Grande Fabrique lyonnaise fixant la largeur des étoffes ainsi que le nombre de fils devant être utilisés, et rendant obligatoire la tenue des livres de fabrication. On appelle « Grande Fabrique Lyonnaise » l’ensemble de tous les corps de métiers nécessaires à la production de tissus dénommés « Soieries de Lyon ».

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Navettes
à la Maison des canuts S. B-R

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La Fabrique lyonnaise subit au début l’influence italienne mais, petit à petit, réussit à dégager un style original, dont la fleur est le sujet principal ; mais aussi une spécialité, le façonné, où le motif est réalisé au tissage. Sous l’Ancien Régime, les maîtres ouvriers en fil d’or, d’argent et de soie, jouissent d’importants privilèges, tels que l’exemption de taille, de corvée et de garde-porte ainsi que le droit de porter la canne droite, comme les aristocrates. La Fabrique lyonnaise atteint au XVIIIe siècle un niveau et une qualité de production qui lui confèrent une renommée mondiale. Plus tard, durant la première moitié du XIXe, la manufacture des étoffes de soie, située à la Croix-Rousse sur la « colline qui travaille » occupe plus de 80 000 personnes, soit la moitié des habitants de l’agglomération lyonnaise.

Evolution des métiers à tisser

Le métier d’origine italienne, appelé à la tire, fonctionne à Lyon à partir du XVème siècle. Le tisseur lyonnais Claude Dangon va l’améliorer vers 1620, créant alors le métier appelé « à la grande tire ». Cela va permettre aux tisseurs lyonnais de concurrencer les soieries italiennes rendant possible le tissage en grande largeur ainsi que la production d’étoffes façonnées très complexes. De nombreux tisseurs comme Basile Bouchon, Louis Falcon perfectionnent le procédé. En 1750, Jacques Vaucanson crée le premier métier à tisser mécanique. Tous vont contribuer, en apportant une mécanisation accrue des différentes étapes du tissage, à améliorer l’utilisation des métiers et des divers outils nécessaires à leur fonctionnement.

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Statue Jacquard
(Lyon 69004) S. B-R

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Mais la plus grande amélioration va être apportée par Joseph Marie Jacquard (1752-1834). Il utilise les travaux de Jacques de Vaucanson et équipe son métier d’un mécanisme soulevant les fils de chaîne au moyen d’un carton perforé qui bloque ou autorise ce levage. Désormais un seul ouvrier est nécessaire pour l’utilisation de ce métier. Cette avancée technique, apportant une automatisation partielle des tâches, est d’abord mal accueillie car elle retire du travail. Puis, ce métier va connaître un immense succès et s’impose définitivement à partir de 1815. Coïncidant avec le soutien apporté par le Premier Empire pour la relance de l’industrie de la soie, le métier Jacquard permet à la Fabrique lyonnaise de produire en grande quantité, des étoffes de très bonne qualité et d’une grande variété.

Différents métiers liés à la soie

Fabricant : souvent appelé "mon marchand" par le canut et "soyeux" par les Lyonnais. Ce sont des négociants-banquiers qui transmettent aux canuts les commandes, leur donnant la soie nécessaire pour la confection des pièces. Ils assurent également la commercialisation auprès de la clientèle.

Canut : Le terme de canut apparaît, semble-t-il, pour la première fois, en 1805, et est usité uniquement à la Croix-Rousse. Le canut est un maître artisan tisserand travaillant manuellement à la commande et à la pièce pour le fabricant-négociant. Rêvant d’être propriétaire de son logement, il l’est néanmoins de son outil de travail, les métiers à bras. Il peut en posséder de 2 à 6 selon la taille de son atelier.

Dépendant du fabricant, mais se trouvant au coeur de tout un réseau de techniciens de la soie, le canut est considéré comme un supérieur hiérarchique. En effet il possède toute une main d’œuvre nécessaire au fonctionnement de ses métiers et travaille entouré de compagnons ou apprentis vivant dans son atelier.

Compagnon : Embauché sur ses compétences, il est salarié à la journée et vit généralement chez le maître-ouvrier partageant ainsi sa condition. Il ne possède pas de métier à tisser. Très souvent les liens entre le compagnon et son maître-canut s’altèrent, ce dernier étant, d’après les usages de la Fabrique, responsable des dettes de son compagnon. A partir de 1686, un compagnon doit réaliser un chef d’œuvre pour devenir maître.

Apprenti : L’apprenti entre en général jeune dans l’atelier où les conditions de vie sont dures. Il doit un service gratuit jusqu’au moment où, parvenu à un certain degré d’habilité, il peut réclamer sa tâche variant d’une demi-journée à deux tiers de journée.

Dès 1596, des règles strictes définissent les modalités d’entrée et de sortie dans la profession. L’apprentissage dure plusieurs années avec un contrat signé chez un notaire. On peut être apprenti, dès l’âge de treize ans. Tous les frais de nourriture, de logement, de chauffage sont réglés par la famille au maître qui accueille le jeune. Grâce à la réussite de l’examen de fin d’apprentissage, il peut s’inscrire, pour une durée de cinq ans, au registre des compagnons. En raison de l’amélioration des métiers, de la cherté des vivres et de l’indocilité des sujets, les canuts sont de plus en plus réticents à accueillir des apprentis.

Le tisseur est quotidiennement assisté par toute une série d’autres métiers :

* Dévideuse : personne réceptionnant les flottes de soie, les disposant sur des roquets, des tavelles ou de petites bobines transmises à l’ourdisseuse. Cette opération de dévidage est parfois appelée détrancannage.

* Ourdisseuse : personne pratiquant l’ourdissage, opération consistant à rassembler les fils de la chaîne d’un tissu en nombre et en longueur voulus, sur un ourdissoir, appareil dont l’élément essentiel est un tambour sur lequel s’enroulent les fils.

* Remetteuse : ouvrière passant les fils de chaîne dans les mailles et les piquant au peigne.

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maquette-canetiere

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* Canetière : ce sont principalement les canuses qui font les canettes.

* Tireur de lacs, lanceur : Aide-ouvrier tirant les cordes, dans les anciens métiers de tissus façonnés, pour préparer le travail de l’ouvrier-tisseur permettant ainsi les passages successifs de la navette au travers des fils de chaîne. L’emploi est occupé par de jeunes garçons que l’apparition du métier Jacquard fait disparaître.

* Moulineur : personne imposant une torsion à plusieurs fils de soie afin de donner la résistance nécessaire à leur tissage. On obtient des étoffes d’aspect différent selon la nature de la torsion. Au milieu du XVIIIe siècle, le moulineur prend le nom d’ovaliste à cause de la forme ovale de la pièce centrale du moulin à fil de soie.

* Gareur : mécanicien-monteur venant organiser le métier à chaque nouvel article.

* Commis de balance : ouvrier chargé de peser et d’inscrire les matières qu’il confie au canut mais aussi d’inscrire les pièces et les matières que celui-ci lui rend.

* Commis de ronde ou rondier : intermédiaire entre le négociant et le chef d’atelier chargé de visiter les ateliers et d’inspecter les métiers au travail pour s’assurer que la pièce sera rendue à temps.

* Liseur de dessins ou piqueur de cartons : personne perçant les cartons de la mécanique conformément à la mise en carte.

* Metteuse en mains : ouvrière divisant les paquets de soie ouvrée, assortissant les grosseurs, choisissant les flottes.

* Passementier : personne confectionnant des passements, des galons, réalisés à partir de fils de soie, d’or et d’argent mais aussi de fils de coton ou de lin, principalement utilisés pour orner des vêtements d’apparat ecclésiastiques ou militaires.

* Guimpier : personne réalisant des fils métalliques destinés au tissage ou à la broderie. Les tissus réalisés avec des fils d’or et d’argent sont appelés brocarts.

* Teinturier : si la soie a besoin d’être teinte, elle l’est avant d’être tissée. Les teinturiers ayant besoin de beaucoup d’eau, s’installent près des berges du Rhône ou de la Saône.

* Apprêteur : au XVIIIème siècle, l’apprêt consiste à passer sur l’envers, une légère couche de gomme arabique donnant de la raideur à l’étoffe. Plus tard, l’apprêteur devient ennoblisseur.

Mais aussi satinaires, brodeuses, finisseuses, fabricants de peignes...

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Rue Dumont d’Urville et
Rue de Nuits
(Lyon 69004) S. B-R

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Jules Simon, président du Conseil des ministres français, prétend qu’en 1861 plus d’un tiers des métiers, dans la ville de Lyon, est occupé par des femmes. Reconnues pour être des ouvrières habiles, polies, obéissantes et se prêtant à tous les services intérieurs sans se plaindre, elles auront la préférence des chefs d’atelier. Elles peuvent devenir compagnonnes et même canuses.

Pour en savoir plus :

-    La Vie quotidienne des canuts, passementiers et moulinières au XIXe siècle de Bernard Plessy, Louis Challet,
-    La soierie de Lyon par Josette Gontier,
-    Au fil de la soie de Elisabeth Cossalter, Jean-Marc Blache,
-    La soie à Lyon : de la Grande fabrique aux textiles du XXIe siècle de Bernard Tassinari,
-    Lyon au fil de la soie, des canuts aux textiles " intelligents ", la soie comme fil conducteur d’une balade urbaine originale ,
-    Les ailes de la soie édité par le Musée des Confluences de Lyon,
-    Soierie : artisans et métiers de Bernard Bensoussan, Henriette Pommier,
-    La soierie lyonnaise de Jean Etèvenaux.
-    Travailleurs et métiers lyonnais de Justin Godart,
-  Lyon et la soie : une dynamique de la technique, un urbanisme original.

3. Etre canut au 19ème siècle

Etymologie controversée

Le terme de canut désigne, à Lyon, l’ouvrier spécialisé dans la production d’étoffes de soie à l’aide d’un métier à bras.

L’origine du mot « canut » étant incertaine, plusieurs hypothèses ont cours :

* La Révolution provoque chômage et disette à Lyon notamment chez les ouvriers de la soie. Ces derniers doivent, pour survivre, vendre mobilier, bijoux jusqu’aux insignes de leur corporation souvent d’or et d’argent. Celles-ci étaient accrochées au pommeau de leur canne. Plus tard, ils vont être appelés, par moquerie, les cannes nues. Le mot de "canut" devient symbole de misère et est interdit dans les ateliers.

* Le nom peut aussi venir des canettes de fils de soie avec lesquelles le canut travaille. Dans ce cas, on retrouve l’étymologie donnée par un professeur de français lors du concours lancé par l’Echo de la Fabrique. 60 ans plus tard, Clair Tisseur (1827-1896), plus connu sous le nom de Nizier du Puitspelu, auteur du Littré de la Grand’Côte ne trouve pas d’autre explication.

* Référence peut aussi être faite à la « canne » pièce du métier à bras, que l’ouvrier utilise.

Son portrait

Le canut a un attachement tout particulier à sa famille, le plus souvent nombreuse. Le travail de la soie mobilisant l’ensemble de la famille fait que, très tôt les enfants dévident, font des canettes...Très souvent heureux d’être le maître d’une laborieuse maisonnée, le canut entoure d’affection non seulement ses proches mais aussi ses apprentis et ses compagnons. Sa dextérité et son bon goût étant unanimement reconnus, il a le sentiment d’être un ouvrier hors du commun.

Doc : Le Canut, 221.8 ko, 109x150

Le Canut

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Les descriptions physiques du canut sont loin d’être à son avantage : il est petit et maigre, le visage pâle, le cou long et tendu, le dos vouté, le corps grêle, les bras osseux, les mains grosses, les jambes cagneuses, les genoux saillants, les pieds plats. Mais, il y a cependant d’heureuses exceptions ! Le portrait moral est plus nuancé, le canut étant, parait-il, susceptible, peu confiant, entêté, même vindicatif. Il a néanmoins de grandes qualités : il est laborieux, économe, courageux, aide l’ami dans le malheur, souscrit à toutes les actions généreuses et fait preuve dans les circonstances les plus difficiles d’une dignité et d’une solidarité maintes fois soulignées. Fréquemment instruit, le canut lit par nécessité dans l’exercice de sa profession mais aussi par intérêt personnel. Son esprit narquois, la promptitude de ses réparties, la vivacité de son bon sens à comprendre et à railler les nécessités de la vie donnent à son langage une force comique peu commune. Le langage canut est qualifié de complexe. La technique du métier, d’origine italienne, occupe une grande place dans la formation des mots. De nombreuses expressions métaphoriques sont passées dans langage courant et utilisées quotidiennement.

Pommes de terre, harengs ou morue ainsi que fromage blanc mélangé avec de l’ail et des oignons constituent la base du repas quotidien. Morceaux de couenne, bugnes, vin témoignent d’un repas de fête. Le jeu de boules, les bambanes, les représentations du théâtre de Guignol sont les distractions dominicales préférées du canut et de sa famille. Leur vie a inspiré une chanson « la marche des canuts » dont les paroles sont de Girier et Chavat et la musique d’Hermand Brun.

Laurent Mourguet (1769-1844) ancien canut, crée, en 1808, une marionnette à gaine appelée Guignol. Son personnage incarne un authentique canut lyonnais, vêtu comme lui, partageant les mêmes conditions de vie et ayant les mêmes revendications. Empruntant l’accent de Lyon, il utilise constamment un vocabulaire issu du parler canut .

Son logement

Comme les quartiers anciens sont trop resserrés et ne peuvent accueillir l’afflux de nouveaux ateliers, la création d’un nouveau foyer textile s’impose sur la colline de la Croix-Rousse. Par vagues successives de 1810 à 1860, les tisseurs vont alors quitter les quartiers insalubres de Saint-Jean, de Saint-Georges, du Vieux-Lyon et de la Presqu’île pour s’installer massivement dans ce nouveau quartier presqu’exclusivement dédié à la soierie.

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Rue d’Ivry
(Lyon 69004) S. B-R

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On construit rue après rue, un modèle d’immeuble-atelier fonctionnel relativement économique mais robuste. En moins de quarante ans, un quartier industrieux va apparaître formé de très nombreuses unités de production installées dans ces usines-immeubles. Ces constructions semblables constituent un ensemble architectural de ville-usine probablement unique en France. Le bâti cumule les fonctions d’habitation et de production.

L’accueil des métiers à tisser impose certaines contraintes architecturales : hauteur des pièces, éclairage et plafonds à la française afin de caler les métiers et d’éviter, au maximum, les vibrations.Hautes de 18 mètres, les façades dépouillées, sans fioriture, possèdent de larges et hautes ouvertures apportant un éclairage suffisant nécessaire à l’utilisation des métiers. Quand il fait trop sombre pour travailler, les canuts ont recours à de petites lampes à huile.

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Atelier-canut

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Très souvent les appartements ne possèdent qu’une ou deux pièces séparées par une mince cloison. La famille du tisseur ainsi que souvent les apprentis y vivent. Chaque pièce possède 2 voire 3 ouvertures avec autant de métiers à tisser. Souvent du papier huilé collé sur des châssis montants et descendants, remplace les vitres pour empêcher, la trop grande ardeur du soleil. Le sol est pavé de carreaux de terre cuite non vernis, les murs blanchis à la chaux où pend souvent une cage à canari, le mobilier est rudimentaire : un poêle en fonte, un garde-manger en sapin, une commode, une table et quelques chaises bien souvent dépaillées... Le lit conjugal est souvent dans une alcôve, celui des enfants et apprentis dans la mezzanine où l’on monte par une échelle servant aussi à atteindre le haut des métiers. Dans ces habitations modestes, résonne à longueur de journée le bruit des métiers, le bistanclaque-pan, accompagné d’incessantes trépidations.

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Métier à tisser à bras
(Fonds Sylvestre BmL)

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La plupart de ces immeubles-ateliers accueillent des tisseurs indépendants et leurs ouvriers. En 1850, 45 000 habitants y vivent, soit un cinquième de la population lyonnaise de l’époque.

Le plateau de la Croix-Rousse, où résident les ouvriers ne possède pas d’équipements publics, à la mesure de cette population croissante, contrairement au bas des pentes où sont groupées les maisons de soierie et où vivent la plupart des fabricants. Ce manque d’équipements ajouté aux difficultés des conditions de travail augmentera le mécontentement lors des révoltes de 1831. Le rattachement en 1852 de la Croix-Rousse à Lyon, permet le pavage des rues, la mise en place d’un réseau d’adduction d’eau ainsi que des conduites de gaz.

Son mutuellisme

Cette concentration d’ouvriers tisseurs par quartier, renforce le sentiment d’appartenance à une communauté de travail. Après la crise économique de 1825, les canuts et leurs compagnons ont créé des sociétés de secours mutuel, alors que les associations à caractère professionnel sont interdites par la loi Le chapelier (1791).

Le canut Pierre Charnier (1795-1863) l’un des principaux chefs ouvriers lyonnais entre 1825 et 1857 est l’un des pères fondateurs du mutuellisme lyonnais. Devenu chef d’atelier dans les années 1820, il crée en 1827 la Société de Surveillance et d’Indication mutuelle, qui devient peu après Société d’indication et d’assistance mutuelles dont l’objectif est de fédérer les ouvriers pour les aider et les défendre. Contre une cotisation et un comportement irréprochable excluant libertinage, ivrognerie et brutalité, les ouvriers reçoivent une aide en cas de maladie, de chômage ou lors de leur vieillesse. Les fabricants croyant avoir un moyen d’encadrer le monde ouvrier, y sont plutôt favorables. En réalité ces sociétés de secours mutuels, voulant participer à l’amélioration de la condition ouvrière et luttant contre la bourgeoisie, vont avoir un rôle très actif dans les révoltes des canuts. En 1831, Pierre Charnier participe avec le préfet Louis Bouvier-Dumolard à l’élaboration du tarif, contrat définissant le montant minimum des prix de façons, par genre d’étoffes.

Le fonds Fernand Rude conservé à la Bibliothèque municipale de Lyon intègre les très nombreux feuillets archivés par Pierre Charnier, ainsi que des comptes rendus de réunions mutuellistes. Ce fonds nous renseigne avec précision sur cette période mouvementée.

Son journal : l’Echo de la Fabrique

Fondé par Antoine Vidal et Joachim Falconnet, ce journal paraît du 30 octobre 1831 jusqu’au 4 mai 1834 sans interruption. Il est l’un des premiers en France à faire entendre la voix de la classe ouvrière. Dans ses huit feuilles, sur deux colonnes, l’Echo de la Fabrique, journal industriel et littéraire de Lyon aborde chaque semaine les problèmes liés à la fabrication textile et à son évolution, ainsi que les difficultés de la vie quotidienne. Grâce à cet hebdomadaire, les chefs d’atelier et ouvriers en soie vont s’informer, débattre sur des sujets divers, tenter d’adapter le régime complexe de la Fabrique lyonnaise à l’évolution industrielle en cours, de manière à préserver leur autonomie et leur liberté.

Doc : Echo de la Fabrique, 753.7 ko, 109x150

Echo de la Fabrique
(Coll. BmL)

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Les rédacteurs de ce journal inscrivent chaque article dans les préoccupations du moment, s’appuient sur l’analyse de spécialistes et ne négligent jamais l’apport scientifique. D’après Marius Chastaing, rédacteur en chef jusqu’en août 1833, l’un des objectifs de l’Echo de la Fabrique est l’amélioration de la classe prolétaire sans léser les intérêts des chefs de fabrique. Etant une presse militante de qualité, elle développe des réflexions sur l’économie sociale, sur l’évolution industrielle, sur la Fabrique mais renseigne aussi sur le conseil des prud’hommes, la santé, l’éducation, la religion, et possède une rubrique « Coup de navette » qui offre aux lecteurs des billets d’humeur et d’humour.

Entre le 28 octobre 1832 et le 7 avril 1833, un concours est lancé pour remplacer le mot canut, devenu à Lyon une injure. Le terme cherché, pour désigner la classe des ouvriers ou tisseurs sur soie, doit être euphonique, donc agréable et facile à prononcer ; simple, possédant peu de syllabes mais aussi complet car l’ouvrier en soie de l’époque tisse alternativement toutes sortes de matières. De nombreuses lettres et propositions de grand intérêt arrivent au journal. Ce sera l’occasion de débats dépassant le cadre du concours. Parmi les participants, un professeur de français nommé Beaulieu, apporte des éléments sur l’étymologie du mot canut. D’après lui, ce serait un diminutif de « canneta », mot italien dérivé de canne ou cannelle, roseau assez connu, apporté en France lors de l’émigration des Florentins, ceux-ci étant les premiers à s’établir à Lyon avec leurs métiers pour fabriquer des étoffes de soie. Finalement aucun mot proposé n’est parvenu à remplacer celui de Canut. Ce journal est aujourd’hui consultable en ligne sur le site de l’Ecole Normale Supérieure de Lettres et Sciences Humaines (ENS-LSH).

Pour en savoir plus :

-    La colline de la Croix-Rousse : histoire et géographie urbaine de Josette Barre,
-    Pierre Jolly, canut de Josette Gontier,
-    De fils d’or et d’argent : la passementerie à Lyon au XIXème siècle autour de l’Atelier Dunoyer Létourneau à la Croix-Rousse édité par l’Association Soierie vivante,
-    Le Guignol lyonnais de Tancrède de Visan : édition complétée par Gérard Truchet,
-  Bon anniversaire Monsieur Guignol ! Point d’actu réalisé par la Documentation Lyon et Rhône-Alpes en décembre 2007,
-    L’Echo de la fabrique : naissance de la presse ouvrière à Lyon, 1831-1834 sous la direction de Ludovic Frobert,
-    Dictionnaire historique de Lyon aux Editions Stéphane Bachès,
-    Un journal pour les canuts : Lyon et les débuts de la presse ouvrière, l’Echo de la Fabrique et ses successeurs : article de Gryphe : revue de la Bibliothèque de Lyon, n° 10, mars 2005, p. 1-10,
-    L’Echo de la Fabrique, la voix des canuts : article de Isotopes, n°41, juillet 2005.

4. Conditions de travail entraînant les révoltes

Vers 1830, il y a, à Lyon et dans les faubourgs, 70 000 ouvriers en soie et industries s’y rattachant, avec près de 9000 propriétaires de métiers. Néanmoins ces propriétaires ne sont pas tous semblables. Un fossé va se créer entre ceux possédant 2 voire 3 métiers, dont les conditions sont précaires et les autres, ceux qui peuvent en avoir jusqu’à huit, qui ne les travaillent pas et délèguent un chef d’atelier, appelé, à cette époque, maître-ouvrier.

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Métier Jacquard

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Les chefs d’atelier sont payés à la pièce et non à la journée. Quand le chef d’atelier est propriétaire des métiers, le prix des façons est partagé, à peu près équitablement, entre ce dernier et l’ouvrier. Le salaire des ouvriers est nettement insuffisant, il faut tenir compte des périodes de chômage, de l’arrêt momentané des métiers lors des changements de fabrication... Bien qu’avoir un atelier à Lyon coûte cher, il est cependant préférable de ne pas trop s’éloigner des fabricants par crainte de ne plus recevoir de travail de leur part. De plus, désirant acheter les façons le moins cher possible, les fabricants vont créer une rivalité entre les chefs d’atelier. Mais ces derniers et leurs compagnons vont se liguer contre eux.

Les femmes, ouvrières habiles, ont souvent la préférence des chefs d’ateliers. Elles sont souvent plus obéissantes et se prêtent plus facilement à tous les emplois intérieurs. Leurs salaires sont cependant inférieurs à ceux des hommes, et se retrouvent, trop souvent sous la dépendance de leur maitre-tisseur entraînant parfois une entente loin d’être familiale ou agréable au sein d’un atelier. Beaucoup d’enfants sont employés à des tâches très pénibles, leur provoquant bien souvent des scolioses. D’une façon générale, la mauvaise nourriture, le travail excessif et le manque d’hygiène se répercutent dangereusement sur la santé des ouvriers tisseurs lyonnais étant connus à l’époque pour être blêmes, tuberculeux, chétifs ou malingres.

Révolte de 1831

Les revendications de 1831 sont avant tout économiques, les conditions de travail étant extrêmement difficiles et la vie très dure. Très peu d’ouvriers mènent un combat d’ordre politique. Durant le Premier Empire, un canut gagne entre 4 à 6 francs par jour mais en 1831, son salaire tombe à 18 sous, soit moins d’un franc. Le mouvement de masse est principalement formé par des ouvriers notamment des compagnons qui lorsqu’ils n’ont pas d’emploi sont dans une détresse extrême. 30000 ouvriers revendiquent une augmentation du tarif de tissage. Le préfet du Rhône Louis Bouvier-Dumolart ne réussit pas à faire accepter aux fabricants le tarif fixé, provoquant ainsi la mobilisation des ouvriers.

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Vivre en travaillant
ou mourir en combattant. S. B-R

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Le 21 novembre, 30000 canuts brandissant le drapeau noir, scandent dans les rues de Lyon le slogan « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Ils prennent possession de la caserne du Bon Pasteur, pillent les armureries, tandis que la garde nationale qui compte dans ses rangs beaucoup de chefs d’ateliers, passe de leur côté. L’hôtel de ville est occupé par les émeutiers. La bataille est violente. Parmi les nombreuses victimes on dénombre des femmes, des vieillards et de nombreux enfants entre 14 et 18 ans. Une accalmie suit mais début décembre, le maréchal Soult et le duc d’Orléans arrivent à Lyon à la tête de 10 000 hommes. Les combats ne seront pas rudes, le roi ayant compris que la révolte n’est pas politique. La garde nationale est dissoute. Suite à cette insurrection, le gouvernement décide la construction d’un fort pour séparer la Croix-Rousse de la ville de Lyon. Plus tard l’empereur Napoléon III veillera au démantèlement de cette fortification et en 1852, la Croix-Rousse est rattachée à la Ville de Lyon. Cette révolte de 1831 aura amélioré la représentativité des chefs d’atelier aux Prud’hommes.

Révolte de 1834

Doc : Maison Brunet  (Lyon, 83.1 ko, 150x112

Maison Brunet
(Lyon 69001) S. B-R

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En février 1834, une baisse des commandes entrainant celle des tarifs est à l’origine de la grève des ouvriers. C’est avant tout une révolte politique très violente, les faubourgs ouvriers de la Guillotière, Vaise et Croix-Rousse se soulèvent. Des actes d’une extrême violence suivent nécessitant l’intervention de l’armée qui vient à bout des insurgés. De nombreuses victimes sont à déplorer et 10 000 insurgés faits prisonniers sont jugés dans un procès monstre à Paris en avril 1835. Cette révolte a montré la réalité d’une entente ouvrière solidement charpentée et bien décidée à la lutte révolutionnaire.

La Maison Brunet, également appelée Maison aux 365 fenêtres, est une imposante bâtisse construite entre 1825 et 1830. Lors de l’Insurrection de Novembre 1831, elle sert de camp retranché aux canuts traqués par les troupes royales. Lors de la seconde révolte, en avril 1834, un coup de feu tiré de cette forteresse tue un soldat. L’armée réplique à coup de canon sur le bâtiment.

Révolte de 1848

Une troisième révolte a lieu en février 1848, après l’abdication de Louis-Philippe et la proclamation de la République. Les Voraces, chefs d’atelier remettant en cause la manière de travailler et d’exploiter les ouvriers, prennent possession de l’Hôtel de Ville, de la Préfecture et des forts de la Croix-Rousse. Les combats sont violents mais les Voraces, véritables milices armées, sont réduits à se soumettre au gouvernement républicain en juin 1848.

5. Conséquences et évolutions

Les révoltes des canuts ont fait naître dans la conscience ouvrière le sentiment d’une réelle communauté d’intérêts. Plus tard les canuts deviennent le symbole de la révolte contre le système capitaliste.

Après les violentes émeutes des canuts lyonnais contre les prix pratiqués par les fabricants, ces derniers cherchent à délocaliser la Grande Fabrique afin d’éviter les concentrations ouvrières favorisant la concertation entre les ouvriers.

La structure de la Fabrique éparpillée en une multitude d’ateliers de tissage et de moulinage va évoluer à partir de 1860. Ce sera l’apparition des « usines-pensionnat » appelées aussi « usines-couvents » situées dans les départements avoisinants. Les ouvrières, des jeunes filles âgées de 13 ans révolus, souvent de condition modeste, y sont encadrées la plupart du temps par des religieuses. A leur arrivée un règlement intérieur fixe les conditions de leur présence dans cette usine ainsi que leurs obligations et celle de leur employeur. Durant leurs deux ans d’apprentissage, elles sont nourries et logées mais ne touchent aucune rémunération pour un travail excédant 13 h par jour 6 jours sur 7.

Doc : Le chant des canuts, 91.6 ko, 112x150

Le chant des canuts
(Lyon 69004) S.B-R

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Un poème intitulé « Chant des Canuts », fut créé par Aristide Bruant, en hommage aux canuts de 1831, lors de l’Exposition universelle, internationale et coloniale de Lyon de 1894. Il fait partie du recueil « Sur la route » publié en 1899 et accompagne souvent les luttes ouvrières du XXème siècle. C’est aussi le nom donné à une sculpture de Georges Salendre visible dans le square près de la mairie du 4e arrondissement de Lyon.

Pour en savoir plus :

-    Les révoltes des canuts : 1831- 1834 de Fernand Rude,
-    Les canuts, ou la démocratie turbulente : Lyon, 1831-1834 de Ludovic Frobert,
-    La révolte des canuts : histoire des insurrections de Lyon en 1831 et 1834 d’après des documents authentiques, précédé d’un Essai sur les ouvriers en soie et sur les soyeux et l’organisation de la fabrique par J. B. Monfalcon,
-    Les Canuts : vivre en travaillant ou mourir en combattant de Maurice Moissonnier,
-    La révolte des canuts : 1831-1834 de Jacques Perdu.



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