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Epidémies : la peur du mal

I La punition et la faute
II Frankenstein et les complots
III La peur et le goût de la catastrophe
IV Le malade imaginaire
I La punition et la faute
Face à l’impuissance de la science médicale, les hommes cherchent d’autres explications au malheur qui leur échoit ; si la cause ne peut être trouvée sur Terre, viendrait-elle du ciel ?
« Les périodes d’incertitude, de bouleversements rapides et déroutants, et d’agitation sociale donnent une importance accrue à ces récits anciens. Il n’est nul besoin d’être romancier pour savoir que, lorsqu’un récit a un début, il lui faut une fin. Quand il y a un mythe de la Création, il doit y avoir un dernier chapitre. Quand un dieu fait le monde, il est en son pouvoir de le défaire. Quand la faiblesse ou la cruauté humaine sont évidentes, cela induit nécessairement des fantasmes coupables de châtiment surnaturel. »
Ian McEwan, Pourquoi la fin du monde nous fascine tant, Courrier international n° 998-999 du 17 au 31 décembre 2009, dossier "Prophéties, apocalypses et fins du monde".
Au Haut Moyen Age, si la peste a poussé les populations décimées à recourir à des superstitions païennes toujours vivaces, elle les a surtout rendues plus perméables à certaines croyances chrétiennes. Replacée dans un ensemble de calamités, la peste a ancré dans les esprits une attente du Jugement dernier, une explication des calamités par le péché collectif, une image d’un Dieu de colère. Pour adoucir ce dieu vengeur se met alors en place un déploiement nouveau de de processions et de litanies dont celles ordonnées à Rome par Grégoire le Grand, pape ayant agi et écrit sous l’obsession de la peste et l’approche du Dernier jour. Des pseudo-prophètes tentent d’exploiter la peur de leurs semblables, tels ces antéchrists dont parle l’évêque Grégoire de Tours, meneurs populaires qui profitèrent de l’effroi des hommes face aux épidémies et à la disette.
Face à l’épidémie, des coupables sont désignés, tels les Juifs, accusés d’avoir empoisonné l’eau des puits, et qui sont donc abondamment arrêtés, torturés ou brulés, et ce malgré la bulle du pape Clément VI qui déclare la fausseté de cette accusation.
Sources :
La peste au Moyen Age, Jean-Noël Biraben et Jacques Le Goff
Encyclopédie libre Wikipédia, article sur l’accusation d’empoisonnement des puits contre les Juifs
La peste noire, 1345-1730 : grandes peurs et épidémies / William Naphy et Andrew Spicer
La peur de la contagion, du contact et de la promiscuité, la suspicion à l’égard des étrangers, la vitesse fulgurante de contamination et les mesures de mise en quarantaine face à la propagation d’un virus venu d’ailleurs... L’ensevelissement et la crémation des corps en masse, des scientifiques et des gouvernements soupçonnés d’impuissance. Ces images effrayantes nous obsèdent. Tels sont les traits de la "peste noire", arrivée dit-on d’Asie centrale à Messine en 1347, qui a décimé la moitié de la population européenne et des millions de personnes dans le monde entier. Malgré de nombreuses hypothèses, et, notamment, l’explication récente par des virus mutants, l’avènement et la disparition au XVIIIe siècle de cette épidémie restent inexpliqués. Les deux historiens britanniques, William Naphy et Andrew Spicer, analysent comment quatre siècles avec la mort ont traumatisé l’Occident, comment la "peste noire" continue de hanter les mémoires et l’imagination populaire. A travers les phénomènes récents d’épidémies, du Sida à l’ESB, jusqu’à peut-être la pneumopathie atypique (SRAS), mais aussi la crainte ou la menace des guerres bactériologiques, ce sont les grandes peurs qui ressurgissent.

La peste / Albert Camus Selon Gérard Fabre, chargé de recherche au CNRS, les épidémies induisent deux types de réactions, la peur et le déni ; la première, accentuant les rapports de classe, stigmatise certains types de population, tandis que la deuxième évite d’évoquer la mort et la contagion. Les considérations morales envahissent jusqu’au discours médical, comme lors de l’épidémie de syphilis à la fin du XIXème siècle, où sont revalorisés le mariage, la fidélité et la chasteté.
Mais ce discours appartient-il à un temps révolu ? Susan Sontag prétend le contraire dans Le sida et ses métaphores, affirmant qu’« être atteint d’un cancer est parfois compris comme le résultat d’une faute, du comportement « risqué » d’un individu -l’alcoolique atteint d’un cancer de l’œsophage, le fumeur atteint d’un cancer du poumon : c’est la punition d’une vie malsaine. »
[...] Quant au comportement dangereux qui engendre le sida, on y voit beaucoup plus qu’une simple faiblesse. Il s’agit de penchant coupable, de délinquance - d’intoxication par des substances chimiques prohibées, et d’habitudes sexuelles qualifiées de déviantes. » « Les maladies infectieuses auxquelles est liée une faute sexuelle inspirent toujours des craintes de contagion facile et d’étranges fantasmes de transmission par voie non vénérienne dans les lieux publics. » « Croire que tous ceux qui « abritent » le virus finiront par tomber malades a pour conséquence que l’on considère tout séropositif comme atteint d’un sida qu’il n’a pas... encore.
[...] Etre malade, dans cette nouvelle acception, implique maintes conséquences pratiques. Les gens perdent leur emploi lorsqu’on apprend qu’ils sont séropositifs [...], et la tentation de dissimuler un diagnostic positif doit être immense. » Ici la peur apparaît comme double, tant peur de la contamination que peur d’avouer que l’on est malade, ce qui peut entraîner l’exclusion sociale.

Épidémies et contagions : l’imaginaire du mal / Gérard Fabre 
Le sida et ses métaphores / Susan Sontag 
Philadelphia /réal. de Jonathan Demme II Frankenstein et les complots
Quand religion et morale ne sont plus mises en cause, pouvons-nous croire que l’épidémie soit due au seul hasard ?
« La raison et le mythe forment un couple étrange. Au lieu de lui faire contrepoids, la science a de toute évidence renforcé la pensée apocalyptique. Elle nous a fourni les moyens de nous détruire totalement, nous et notre civilisation, en moins de deux heures, ou de propager un virus mortel dans le monde entier en moins de deux jours. »
Ian McEwan, "Pourquoi la fin du monde nous fascine tant", Courrier international n° 998-999 du 17 au 31 décembre 2009, Dossier Prophéties, apocalypses et fins du monde.
Alors que les progrès scientifiques et techniques étaient célébrés jusque dans les années 1960, une peur de la science, que le philosophe Dominique Lecourt nomme épistémophobie, est aujourd’hui apparue. « La figure de Frankenstein et celle de l’apprenti sorcier accompagnent désormais toutes les avancées scientifiques, particulièrement dans le domaine de la biologie. L’image des scientifiques a changé : porteurs de la morale universelle hier, ils sont devenus, aux yeux de la société, des naïfs aux ordres des puissances économiques et politiques, ou pire, des manipulateurs. » Les films catastrophes, qui stimulent une peur panique, sont fort prisés dans notre société individualiste où chacun se méfie de tout le monde ; dans ces fictions la catastrophe frappe en effet tout le monde, sans exception, et tous devenant ainsi égaux, la méfiance vis-à-vis de l’autre est alors abolie. Cependant, de façon plus générale, la peur annihile notre faculté de penser.
Néanmoins, pour le professeur de philosophie sociale et politique, Jean-Pierre Dupuy, la peur est un stimulant utile quand elle s’applique à des menaces réelles ; le catastrophisme éclairé nous permet de sortir de l’inconscience et de l’inertie. En inventant un monstre prêt à nous détruire nous nous forçons à nous réveiller.
Source : A-t-on raison d’avoir peur ? Philosophie magazine, novembre 2009, n° 34
L’âge de la peur / Dominique Lecourt
Recueil de chroniques publiées dans La Croix abordant des sujets scientifiques divers : les OGM, les nanotechnologies, le principe de précaution, les épidémies, les greffes du visage, le réchauffement climatique, les robots, les trous noirs, etc. Le but de l’auteur est de délivrer un savoir clair et accessible afin de maîtriser ces sujets et d’éviter le sentiment de peur à leur égard.

Pour un catastrophisme éclairé : quand l’impossible est certain / Jean-Pierre Dupuy
L’humanité a été capable au XXe siècle de se détruire elle-même, par les armes ou par la destruction de ses conditions de vie. Un seuil a été franchi, ce qui était un danger potentiel est devenu manifeste...L’ouvrage propose une réflexion philosophique sur le destin apocalyptique de l’humanité_
III La peur et le goût de la catastrophe
René Misslin, professeur émérite à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg, définit la peur « comme l’ensemble des comportements de défense que manifestent les êtres vivants quand ils doivent faire face aux facteurs de l’environnement qui menacent leur survie, en particulier les prédateurs. »
Pour le neurophysiologiste Paul Mac Lean, auteur de la théorie dite du cerveau triunique (selon laquelle l’évolution du cerveau dans le règne animal se retrouve dans la structure du système nerveux central humain avec un étage reptilien, un étage limbique et enfin le néocortex) l’homme est le seul animal à savoir qu’il va mourir ; du moins, le néocortex possède cette information, mais le vieux cerveau n’en veut rien savoir. Est-ce ce conflit interne qui crée chez l’homme la peur ou l’humain ne tend-t-il pas à manifester un goût pour la catastrophe ?
Selon l’historien François Walter, en 2000 comme en 1600, la notion de faute collective dégage les humains de la culpabilité que génèrent les calamités : « au lieu d’incriminer l’homme singulier sur le plan moral par le péché, la vision sociétale contemporaine met en accusation la faute collective inscrite dans le mode de vie. C’est pourquoi les catastrophes sont déplacées sur un registre qui dénonce l’irresponsabilité des activités humaines. »
La catastrophe est initialement un terme emprunté au vocabulaire du théâtre, et désigne le retournement final qui intervient pour clore l’intrigue. Montesquieu et quelques autres auteurs de la première moitié du dix-huitième siècle reprennent le mot pour évoquer des calamités de grande ampleur ; ainsi seront qualifiés le grand tremblement de terre de Lisbonne en 1755 ou la peste de Marseille en 1723. L’ouvrage dirigé par Anne-Marie Mercier insiste sur la mise en spectacle de la catastrophe, laquelle devient objet esthétique dans les peintures, les gravures, le théâtre, les romans, etc...
Les journaux et les almanachs théâtralisent dès lors la représentation de la catastrophe, jusqu’à la culture d’un certain goût du sensationnel.
Pour René Wiesel et Jaime Semprun le catastrophisme s’assimile à une administration du désastre et à une entreprise de soumission durable. En effet, l’agitation naïve et riche en bonnes intentions des activistes en tout genre mène à la poursuite, voire à l’intensification du contrôle, du conformisme, de la mobilisation irréfléchie ou du consumérisme. Pour les auteurs, les experts de la catastrophe appartiennent bien plus au problème à résoudre qu’à une éventuelle solution.
Mais la mondialisation, selon Frédéric Neyrat, fait que nous ne pouvons plus observer la catastrophe de l’extérieur ; nous sommes dedans, c’est-à-dire susceptibles d’être contaminés. « Cette autoaffection constitutive de la mondialisation est la condition de possibilité de notre sensibilité aux catastrophes. Lorsque nous les craignons, c’est nous-mêmes que nous redoutons parce que c’est nous même que nous percevons. » De ce fait notre peur nous rend destructeurs, nous construisons des bulles protectrices individualistes au mépris du respect de l’environnement. Or l’organisme ne peut s’appréhender indépendamment du milieu où il vit, il ne s’agit pas là de deux choses radicalement distinctes mais d’un ensemble commun.
Source : La passion des catastrophes : XVIème - XXIème siècles, La revue internationale des livres et des idées , Janv-fév 2009, n° 9.

Catastrophes : une histoire culturelle (XVIe-XXIe siècle) / François Walter

L’invention de la catastrophe au XVIIIe siècle : du châtiment divin au désastre naturel / éd. sous la direction de Anne-Marie Mercier-Faivre et Chantal Thomas. 
Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable / René Riesel et Jaime Semprun

Biopolitique des catastrophes / Frédéric Neyrat

Je suis une légende / Richard Matheson 
Blindness [D.V.D.] / réal. de Fernando Meirelles ;d’après José Saramago Quand la peur de la maladie s’individualise, elle change de nom, et devient hypocondrie.
« Si bien donc que, de ce mois, j’ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et, l’autre mois, il y avait douze médecines et vingt lavements. Je ne m’étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l’autre. »
Molière, Le Malade imaginaire, Acte I, scène 1
Hypocondrie :
Nom féminin (H. 1490 ; 1781 ; de hypocondre). Etat d’anxiété habituelle et excessive du sujet à propos de sa santé (autrefois supposée avoir son origine dans les organes abdominaux des hypocondres). V. mélancolie, neurasthénie
Dictionnaire Le Robert
« L’hypocondriaque, en fin de compte, ne va jamais bien :
• Soit il se croit atteint d’une « longue maladie », de préférence à risque vital, le cancer restant à cet égard le meilleur candidat - ne serait-ce qu’en raison de son caractère sournois et de la diversité de ses localisations, qui peut s’accorder de douleurs et symptômes en tout genre ;
• Soit il souffre d’une faiblesse généralisée, interprétée le plus souvent comme une fragilité constitutionnelle, qui va l’exposer prioritairement à tous les risques de la vie courante, de l’allergie saisonnière à l’intoxication alimentaire ;
• Soit il est atteint de douleurs erratiques dont le siège peut varier - ce qui va donner lieu aux interprétations les plus fantaisistes, mais qui présenteront ce trait en commun de déjouer tout diagnostic précis et donc de résister à toute thérapeutique concertée. »

Le malade malgré lui : comprendre et aider un hypocondriaque Michèle Declerck
Fait le point sur la maladie, la plus ancienne, la plus mystérieuse et la plus difficile à guérir : ses manifestations, ses causes et ses remèdes.

L’araigne / Henri Troyat, Ed. J’ai lu, 2002 _

Le cactus [D.V.D.] / réal. et scénario de Gérard Bitton et Michel Munz