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Des vies et des hommes (des femmes aussi)
Lire bio
18/07/2008
C’est l’été et le naturel revient au petit trot : réfugié climatique du bord de l’eau, ermite anachorète sur un lointain sommet, c’est décidé, vous ne faites plus qu’un avec l’élément naturel. Et désormais, vous allez lire bio. On ne peut pas tout lire et avoir l’été, diront certains. Mais voici le programme pour ne pas bronzer idiot, ou marcher la tête vide. Parce que lire c’est la vie, comme l’aurait dit Rose...


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Bios d’été

Bios d’ethno
Bios d’histoire
Bios de philo

Bios d’ethno

En ethnologie, le genre biographique s’applique évidemment aux grands ethnologues mais il arrive aussi que certains d’entre eux s’attachent à un personnage emblématique et tentent de relier le personnel et le collectif. Enfin, la particularité de l’enquête ethnographique, parfois traduite sous forme de récits de voyages dont le modèle le plus connu est  Tristes tropiques, par Claude Lévi-Strauss, est aussi une magnifique occasion d’allier plaisir de lecture et immersion dans les détails biographiques de l’enquêteur et des enquêtés, vies anonymes à l’étrangeté rendue familière le temps de la lecture, mêlant autobiographie du narrateur et biographie de groupe, renouant avec le sens étymologique de biographie comme écriture de la vie.

 Jean Rouch, par Maxime SCHEINFEIGEL, Ed. CNRS
-  Le premier livre entièrement consacré à Jean Rouch est l’occasion d’une analyse très pointue de son œuvre, qui interroge avant tout le rapport entre fiction et documentaire, entre ethnologie « scientifique » et cinéma « subjectif » : « Oui, au croisement du cinéma et de l’Afrique Noire, Rouch s’avance en même temps dans deux territoires, tel un explorateur aventureux qui ferait ses premiers pas sur une terra incognita presque sans bagages. Il n’invente pas l’Afrique, il n’invente pas le cinéma, mais il s’invente, lui, en cinéaste de l’Afrique parce que, avant lui, peut-il penser, personne n’aura filmé cette contrée comme il va le faire : en roue libre. Ce n’est pas rien, si l’on songe d’une part au contexte colonial et à la somme de contraintes politiques et de clichés racistes qu’il entraîne, d’autre part à la situation du cinéma ethnographique, lui-même asservi, via le discours scientifique, à l’empire des mots et de l’écriture. » (p. 104)

 Germaine Tillion : une ethnologue dans le siècle, par Christian BROMBERGER, Tzvetan TODOROV, Ed. Actes Sud
-  Si votre bagage est trop petit pour emporter  Le siècle de Germaine Tillion, ce petit opus revient sur Germaine Tillion ethnologue et sur son apport à la connaissance du monde méditerranéen. Il dessine surtout le portrait d’une grande dame qui a incarné « une manière ethnologique d’être au monde » (Christian Bromberger).

 Edie, une vie anglaise : du portrait comme ethnographie, par Josiane MASSARD-VINCENT, Ed. Aux lieux d’être
-  L’auteur rencontre Edie au cours d’une enquête de terrain et au fil de rencontres, d’interviews et de témoignages, finit par dresser d’elle un portrait qui est aussi l’occasion de s’interroger sur « l’illusion biographique » et les rapports du collectif et du particulier. Un livre exigeant, mais riche de questionnements sur l’apport du biographique à l’ethnologie.

 Voyage au pays des Lau : îles Salomon, début du XXIe siècle, par Pierre MARANDA, Ed. Cartouche, ou  Voyage au pays des Bobo ( Burkina Fasso, début du XXIe siècle) : les "bègues" adorateurs du Dwo ou les seuls et authentiques Bobo, par Augustine SAINT-PEUL, Georges-Marie de SIKASSO, Ed. Cartouche
-  Deux titres parmi d’autres de la nouvelle collection des éditions Cartouche Voyage au pays des ..., se donnant Claudio Magris et Nicolas Bouvier pour modèles, faisant appel aussi bien à des ethnologues professionnels qu’à des écrivains. Vivants, pleins d’humour, ces titres contribuent sans nul doute à la « connaissance élargie des 687 manières différentes d’être humain qui ont été repérées dans les conceptions du monde et de la vie. » (Pierre Maranda, Quinzaine littéraire, n° 972)

Bios d’histoire

Une biographie en histoire n’est-elle pas toujours une interrogation sur l’historien et, à travers lui, sur l’histoire ?
Fréquenter pendant près de cinq cent pages un des plus grands historiens contemporains, en retirer à la fois le plus grand plaisir de lecture et de nombreuses connaissances et réflexions sur notre histoire contemporaine, tel sera votre défi, cet été.


 Franc-tireur. Autobiographie, par Eric HOSBSBAWM, Ramsay
-  Eric Hobsbawm propose une récit, allègre ou tumultueux, servi par une prodigieuse mémoire, aidée parfois par des journaux épisodiquement tenus, pendant la jeunesse et la guerre, des calepins, les archives d’une carrière universitaire boulimique, et d’innombrables articles, tant dans la presse musicale que politique ou historienne. Né en 1917, d’une mère autrichienne et d’un père anglais, le jeune Eric quitte Vienne pour Berlin à l’été 1931, aux dernières heures de la république de Weimar. Quand Hitler arrive au pouvoir, Eric Hobsbawm, tout juste âgé de quinze ans, adhère au parti communiste. A vie, il s’engage pour la révolution mondiale. 1933 marque son retour en Angleterre, contrée natale mais inconnue, dans laquelle il évoluera dès lors. Au fil du récit, où anecdotes et méditations historiques s’entrecroisent, l’auteur revient sur son enfance, ses années de formation, ses convictions politiques, ses nombreux voyages, en France, en Amérique latine, ou encore aux Etats-Unis. Il se rappelle ses entrevues avec les célèbres espions, les Cambridge Four (Philby, Burgess, MacLean, et Blunt), sa rencontre avec le Che à la Havane, sa bagarre sur l’intervention soviétique de 1956 avec un Koestler ivre et de méchante humeur, sa mémorable soirée avec Mahalia Jackson, la Gospel Queen... Cette autobiographie est ainsi l’occasion d’un voyage passionnant dans le « court XX° siècle »...

Le témoignage, le plus touchant ou le plus terrible soit-il, n’est que le reflet d’une mémoire composite, d’une « vérité individuelle » au regard de la « vérité historique » ; cependant il n’en reste pas moins une source habituelle et primordiale pour l’historien.

 Une femme à Berlin, Anonyme, Ed. Témoins , Gallimard
-  La jeune Berlinoise qui a rédigé ce journal, du 20 avril 1948 (les Soviétiques sont aux portes), jusqu’au 22 juin, a voulu rester anonyme, lors de la première publication du livre en 1954, et après. A la lecture de son témoignage, on comprend pourquoi. Elle raconte sur un ton neutre et précis la vie quotidienne dans un immeuble habité par une poignée de femmes et d’hommes qui survivent, impuissants, à la lente destruction de leur ville. Quête quotidienne de nourriture, viols, honte, peur et froid, la guerre n’est pas noble ici. « Pauvres mots, vous ne suffirez pas » (p.245). Avec un regard acéré, elle montre les petites et les grandes mesquineries du quotidien lorsque l’ordre social est bouleversé et révèle la véritable nature des uns et des autres. Une femme à Berlin n’est pas une lecture facile. Il reste que la force des descriptions, l’objectivité froide dépourvue de sentimentalité, la véracité sans fard et sans phrases en font un livre dérangeant qui illustre bien la guerre dans toute son inhumanité. L’accueil en Allemagne, lors de la première parution en 1959, fut très hostile. De toute évidence, le public allemand n’était pas préparé à accepter le récit de faits aussi dérangeants. La position politique de l’auteur fut un fait aggravant : sans s’apitoyer sur elle-même, elle observe froidement le comportement de ses compatriotes avant et après la chute du régime et inflige un cinglant camouflet à l’auto compassion et à l’amnésie d’après guerre. Ce n’est qu’en 2003, deux ans après la mort de l’auteur, qu’une nouvelle édition a permis aux allemands, dans un pays apaisé, de redécouvrir une page tragique de leur histoire.

 Carnets d’un ambulancier et pharmacien 1915-1918, par Jean PREVOT, Editions des Equateurs.
-  Jean Prévot est né à Montauban en Tarn et Garonne. Il se porte volontaire pour le front en 1915. Affecté à la 4e ambulance de la 37e division, ambulancier puis pharmacien, il tiendra au jour le jour ses carnets. Pendant quatre années, il va raconter la vie des hôpitaux de campagne, des blessés. Avec réalisme et calme, d’une écriture sèche et tendue, Prévot rapporte avec une extrême concision l’horreur, l’effroi et l’absurde où le matériel est souvent archaïque et l’administration pesante. Jean Prévot récupère gazés, blessés, mourants. Il faut amputer, piquer, panser. L’huile de camphre, la strychnine, la morphine ne suffisent pas. La mort devient un cortège de statistiques. « Six volontaires pour le front. Présent et me voilà embarqué pour où ? C’est l’inconnu »... « Un 7e voulait être du voyage, personne n’a voulu lui céder la place » Le ton est donné ; par ces simples paroles et au fil de ses notes journalières, souvent ironiques, parfois critiques, Jean Prévot va nous donner une autre vision du monde et de ses valeurs. L’homme, des millions d’hommes, deviennent des instruments armés d’une « véritable guerre de sauvages ». Le 22 juillet 1918, le journal s’arrête brutalement. Dernier carnet perdu ou manque de temps pour rédiger à cause des offensives en cours ? La guerre pour l’auteur est terminée début septembre. Il est gazé puis évacué. Ce document est exceptionnel car il est rare de retrouver de tels carnets dans leur continuité. Ils constituent un témoignage majeur sur la vie quotidienne du personnel soignant pendant la grande Guerre.

L’Histoire, et les histoires, comportent toujours des personnages qui n’inspirent pas la sympathie. Le Bien et le Mal se côtoient. Mais le plus souvent, on se souvient mieux des « méchants » : on les diabolise, leur histoire devient légende.

 Le dossier Attila par Katalin ESCHER et Iaroslav LEBEDYNSKY, Actes Sud, Errance
-  Attila : l’herbe repousse-t-elle après son passage ? Les sources sont parfois peu précises et certains biographes ont eu des interprétations hasardeuses ou sans fondements. Concernant Attila, la plupart des sources sont occidentales et postérieures au règne du chef de l’empire hunnique. Katalina Escher, docteur en archéologie et spécialiste du Haut Moyen Âge, et Iaroslav Lebedinsky, historien spécialiste des peuples de la steppe et du Caucase, font le tri entre les écrits contemporains du règne d’Attila (435-453) et les écrits postérieurs, pour donner les indications les plus précises sur Attila, sa vie, son règne, son action. Les chapitres décrivent l’homme Attila, le souverain, le général, le diplomate, sa mort et ses mythes : Attila était un souverain autoritaire, mais pas sanguinaire, comme l’étaient certains rois barbares ou empereurs byzantins...

 Caligula, l’impudent par Pierre RENUCCI, InFolio
-  Il voulait être adoré comme un dieu, se fit décerner des triomphes pour des victoires imaginaires, donna le titre de consul à un cheval, entretint des relations incestueuses avec ses sœurs..., le détail de ses extravagances ne nous est connu que par des historiens hostiles à l’Empire. L’auteur ne conteste ni ne pardonne les faits reprochés à Caligula, mais les replace dans leur contexte politique, social, économique et religieux. A travers les hauts faits et les crimes ignobles, P. Renucci remet en cause l’ordre établi et offre une vision plus équilibrée de la vie de « l’empereur fou. »

Les périodes de troubles et de tensions connaissent toutes des bouffées prophétiques ou mystiques. Elles réveillent à chaque fois l’espoir dans le cœur des peuples. Dans l’histoire de France, plusieurs héroïnes ont ainsi porté, malgré leur apparence fragile, le symbole de la puissance de l’espoir et de la prière. Si ces femmes sont restées parmi les figures de l’histoire de France, c’est parce que la littérature a fait d’elles des mythes ...

 La Pucelle de France par Juan de GAMBOA, Ed. Mazarine.
-  Au début du XVe siècle, Jeanne d’Arc mène victorieusement les troupes françaises contre les armées anglaises, levant le siège d’Orléans, conduisant le Dauphin Charles VII de France au sacre à Reims et contribuant ainsi à inverser le cours de la guerre de Cent ans. À l’origine de son épopée, la jeune fille est âgée de 13 ans lorsqu’elle affirme avoir entendu les voix célestes des saintes Catherine et Marguerite et de l’archange saint Michel lui demandant d’être pieuse, de libérer le royaume de France de l’envahisseur et de conduire le Dauphin sur le trône.

 Claire Ferchaud, La Jeanne d’Arc de la Grande Guerre par Jean-Yves Le Naour, Ed. Hachette Littératures.
-  En 1916, en Vendée, le Christ apparaît à une jeune bergère et lui confie la mission de bouter les Allemands hors de France. Claire Ferchaud rencontre le président de la République Raymond Poincaré pour lui confier le message du Christ. Mais pour que la France soit sauvée, il faut que la République, coupable d’avoir rompu avec le Vatican en 1904, revienne sur sa laïcité.

A travers l’épopée de ces héroïnes, on explore les rapports complexes entre la foi, le patriotisme et la politique, sur fond d’une société traumatisée par la guerre et prête à tout croire, pourvu qu’on lui promette la fin des combats.

Bios de philo

Enquête autour d’un manuscrit perdu, récit d’une révolte et parcours de l’engagement, instants fascinés par l’urgence politique, sens du tragique et cinéma de la mémoire, la bio de philo emprunte des chemins moins lisses que l’après coup d’une vie achevée semble dessiner. La bio donne du sens, mais le retient aussi, dans la contradiction de l’avoir donné. Ni récit ni fiction, c’est un autre genre qui apparaît, documentaire un peu menteur, où le vif fait le vrai, à mi-vie.

 Hannah Arendt : essai de biographie intellectuelle par Michelle-Irène BRUDNY, Ed. Grasset
-  Les biographies sur Hannah Arendt ne manquent pas, dont des biographies de référence (  Elisabeth Young-Bruehl). Celle-ci s’appuie sur des manuscrits inédits et des documents méconnus précédant la seconde guerre mondiale, qui autorisent une lecture renouvelée de thèmes rebattus la concernant : sa relation à Heidegger, ses rapports au judaïsme et à l’état d’Israël, sa période américaine. Voici donc une biographie intellectuelle (une oeuvre et des combats) de celle dont la vie a été tout entière dédiée à la lutte contre les périls qui menacent la démocratie.

 Le carnet secret de Descartes par Amir D. ACZEL, Ed. Lattès
-  Un Descartes à l’américaine : cela commence par une route enneigée à la frontière du Québec, un aparté sur les bienfaits du GPS, et voici introduit Descartes, l’inventeur du système de coordonnées qui permet de décrire numériquement la position d’un point dans l’espace. Mais ce n’est pas tout : Leibniz est à Paris, à la recherche des écrits secrets de Descartes, des écrits que ce dernier n’a jamais eu l’intention de publier. Leibniz se les fait communiquer par un certain Clerselier et les copie. Ces seize feuillets remplis de signes mystérieux, que Leibniz ne parviendra pas à totalement décoder, sont le prétexte à un voyage dans l’Europe du 17ème siècle, à la Da Vinci mode...

 Debord ou la diffraction du temps par Stéphane ZAGDANSKI, Ed. Gallimard
-  D’une écriture discontinue, comme un journal de bord de Debord, ce livre en forme de jeu, avance pièce par pièce, dans un "usage diffracté du langage". "Le style révolutionnaire combat le langage de l’idéologie par un potlach du verbe.." et c’est encore plus bio que si cela donnait à voir. En  correspondance, il assume sans temps mort (le temps du spectacle ?) la persistance de son refus : "Bâtir, habiter, penser ? Briser, répond Debord, occuper, agir et penser !"

 L’innocence du devenir : la vie de Frédéric Nietzsche par Michel Onfray, Galilée
-  Voici un nouveau concept : "Proposition d’un scénario pour un film". Dans cette vie de Nietzsche, tout est vrai, sauf les dialogues. On sait que Nietzsche aimait les choux et faisait des régimes, entre autres choses. "Scène 39 : Près d’un rocher, il s’installe sous l’ombre de l’ombrelle. Immobile, il regarde la mer et le ciel pur." Qu’est-ce qu’une vie philosophique, se demande l’auteur. "C’est la tâche du philosophe : enseigner la nature tragique du monde, puis donner les solutions pour y vivre et parvenir à la joie." Voici donc un Michel Nietzsche, plutôt bavard pour un migraineux, et qui dit parfois des choses bizarres "Ecoutez, vous verrez". Comme dans la vie...



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